www.deogratias.wifeo.com   


                                                                           

                 ***remise a jour fréquentes du site****



Le purgatoire d'après les Révélations des saints

Abbé Louvet
Vers 1860
Corriger son opinion sur l’enfer
 
AVERTISSEMENT AU LECTEUR : Cet ouvrage manifeste l'interprétation ancienne des dogmes sur le purgatoire. Il est qui donne souvent une impression d'implacable rigueur judiciaire.
Certaines considérations sur la masse des damnés ont été rejetées par le concile Vatican II. D’autres considérations sur la matérialité des peines de certaines âmes se comprennent à condition de relire la parole de Jésus (Luc 6, 36): « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés; remettez, et il vous sera remis. Donnez, et l'on vous donnera; c'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu'on versera dans votre sein; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour. "
Il est probable que les âmes de cette époque, souvent peu compatissantes et axées sur la recherche de la perfection vertueuse, se sont imposé ce genre de purgatoire correspondant à la mesure de leur mentalité.
Mais l'ouvrage contient un florilège très riche et très actuel d'histoires tirées des visions des plus grands saints.
 
 
Table des matières
 
 
PREFACE de la 1ère édition_ 3
PREFACE de la 3ème édition_ 4
Nihil Obstat 7
Chapitre 1 : De la mort et du jugement particulier 7
Chapitre 2 : Où est le purgatoire ?_ 18
Au centre de la terre ; Près de l’enfer ; Exceptionnellement sur terre. 18
Chapitre 3 Les peines du purgatoire - Leur Rigueur 19
Entrée de l'âme dans le purgatoire - Peines du purgatoire - Double peine, peine du dam, peine du sens - Rigueur des peines du purgatoire. - Exemples nombreux à ce sujet. - Châtiments des plus petites fautes - Nécessité de prier pour les plus saints. 19
Les peines les plus intenses 21
Chapitre 4 Des peines particulières de chaque péché 29
Des peines particulières à chaque péché Vue d'ensemble du purgatoire d'après sainte Madeleine de Pazzi. - Que les peines sont ordinairement conformes aux péchés commis. -Châtiments symboliques. - Des peines particulières à chaque péché. - Du péché de vanité - Du scandale. - Des paroles légères. - Du mensonge. - De la violation des voeux. - De la vie mondaine. - Des scrupules. - De la tiédeur. - De ceux qui remettent leur conversion à la mort. - Des fautes contre la justice et contre la charité. - Conclusion. 29
Chapitre 5 Des différentes divisions du purgatoire 37
Des trois grandes divisions du purgatoire d'après sainte Françoise Romaine. - Du purgatoire supérieur. - Des âmes qui ne souffrent que la peine du dam. - De celles qui n'ont que des peines légères. - De la région moyenne du purgatoire. - De la région intérieure et de ses trois sous-divisions. - Du purgatoire des laïcs. 37
Chapitre 6 Du purgatoire des personnes consacrées à Dieu_ 44
Du purgatoire des religieux et des prêtres. - Sévérité de la justice divine à leur égard et raisons de cette sévérité ! - Du purgatoire des religieux et religieuses. – Des fautes que Dieu punit particulièrement en eux. – De la tiédeur au service de Dieu. – Des manquements aux vœux d’obéissance et de pauvreté. – Des fautes contre la charité. – Du purgatoire des prêtres, la grandeur de leur vocation donne la mesure de leur châtiment. ce châtiment croit avec la dignité des personnes. – Du purgatoire des évêques. – Du purgatoire des Papes. – Des fautes que Dieu punit plus sévèrement dans ses prêtres. – Tiédeur, négligence dans la récitation de l’office. – La célébration de la sainte messe. – Des fautes contre le prochain. – Du trop de sévérité. – Défaut de zèle, fautes contre la charité. – Exemples nombreux. 44
Chapitre 7 Etat surnaturel des âmes du purgatoire 53
Elles sont constituées extra viam. De la, impuissance absolue a méditer et a satisfaire par leurs propres œuvres. - Sciences des âmes du purgatoire. - Connaissent – elles Dieu, la cause de leur condamnation, leur sort éternel, la durée de leurs peines ? Connaissent-elles les pèches les unes des autres ? Voient-elles ce qui se passe sur la terre ? Connaissent les bonnes œuvres que l’on fait pour elles ? Ont-elles la science des futures contingents ? Comment ont-elles ces diverses connaissances ? Opinions diverses a ce sujet. – Vertus des âmes du purgatoire – Foi, Espérance, Charité, religion, soumission a la volonté de Dieu, contrition, humilité, patience, zèle, et amour du prochain, reconnaissance envers leurs bienfaiteurs. Si des maintenant, les âmes du purgatoire peuvent prier pour nous- Expose des diverses opinions. 53
Chapitre 8 Les joies du purgatoire 60
Trois sujets de joies pour ces âmes : premièrement, elles sont confirmées en grâce, sûres de leur salut, incapables de pécher désormais. - Seconde joie du purgatoire, joie d'expiation. Les pénitents en ce monde trouvent leur bonheur à souffrir pour expier leurs fautes. Il en est de même, à plus forte raison, des âmes du purgatoire, de plus elles voient que ces souffrances effacent leurs souillures et les rendent de plus en plus agréables à Dieu, et cela ajoute à leur bonheur. - Troisième joie du purgatoire, joie de l'amour, la charité qui remplit le cœur de ces âmes leur rend tout facile. - Que le purgatoire est un vrai martyre. - Conclusion de sainte Catherine de Gênes. 60
Chapitre 9 La durée du purgatoire 65
Double aspect sous lequel on peut la considérer. - De la durée du purgatoire considérée en elle-même. Elle varie entre quelques heures et plusieurs siècles, mais ordinairement elle est très longue. – Exemples d’âmes condamnées jusqu’au jour du jugement. - Raison de cette longueur. - De la durée du purgatoire, considérée dans l’appréciation qu’en font les âmes. - Que le plus court instant passé dans le purgatoire paraît sans proportion aucune avec le même espace de temps passé sur la terre. - Exemples à l’appui. 65
Chapitre 10 Rapports des âmes du purgatoire avec Dieu_ 70
Que le purgatoire manifeste admirablement toutes les perfections de Dieu, et particulièrement sa sainteté, sa sagesse et sa bonté. - Comment la miséricorde trouve place dans le purgatoire sans léser le justice - De la justice distributive dans le purgatoire. - Si Dieu accepte nécessairement les suffrages qu’on lui adresse pour un défunt particulier. Opinions diverses de théologiens et exemple de l’appui. - De l’amour que Dieu porte aux pauvres âmes du purgatoire et du désir qu’on les soulage 70
Chapitre 11 Rapports de l'Eglise triomphante avec l'Eglise souffrante 75
De l’assistance des saints anges. -Si les bons et les mauvais anges pénètrent dans le purgatoire. – Des services que les saints anges rendent à ces âmes. – Raison de l’intérêt que les anges et les saints portent aux âmes du purgatoire. – De l’assistance des saints, spécialement des saints patrons et fondateurs d’ordre. – De l’assistance de la très sainte Vierge. – Marie, reine du purgatoire. – Le samedi, les fêtes de la sainte Vierge, et la fête de l’Assomption, au purgatoire 75
Chapitre 12 Rapport des âmes du purgatoire avec l'Eglise militante : des apparitions des morts 80
Des apparitions des morts. La question des revenants dans l'histoire et devant la foi. -Du mode de ces apparitions. - Des illusions diaboliques. - De l’évocation des morts. - Du Spiritisme. -Règles pour discerner les vrais apparitions des fausses. 80
Chapitre 13 La protection des âmes du purgatoire 88
La reconnaissance, vertu du purgatoire, proportionnée à la sainteté de ces âmes et à la grandeur du don qui leur est fait. – Les âmes du purgatoire nous protègent dès maintenant. À plus forte raison quand elles sont entrées au ciel. – Exemples de protection dans l’ordre temporal, dans l’ordre spirituel. – Assistance à la mort. 88
Chapitre 16 Des œuvres que l'on peut faire pour soulager les âmes du purgatoire Des différentes manières de soulager les défunts. De l'offrande des bonnes oeuvres en général 94
Comment nous pouvons appliquer aux âmes du purgatoire le mérite de nos propres œuvres. - Que ce don ne nous appauvrit pas. - Des conditions requises pour qu'une œuvre puisse être appliquée aux défunts. - Exemples des saints. - Quelles sont les œuvres que l'on peut appliquer ainsi. 94
Chapitre 19 De la prière 102
Mérite de cette œuvre. – Que la plus petite prière est très utile aux défunts. – Qualités que doit avoir cette prière pour être efficace : persévérance, ferveur, état de grâce. – Exemples des saints. – Des différentes prières que l’on peut appliquer utilement aux défunts. – De l’office des morts. – Du chemin de la croix. – Du rosaire. – Des suffrages du troisième, septième et trentième jours. – Des anniversaires. – Des neuvaines. – Du mois des âmes du purgatoire. 102
Chapitre 20 Le saint sacrifice de la messe et la communion pour les défunts 108
instituant des messes votives que l'on peut dire à cette attention. 108
Chapitre 21 Des Indulgences 110
Théologie de l’indulgence – Comment elle est applicable aux défunts. – Valeur et efficacité de cette œuvre. – Exemples des saints. – Conditions requises pour gagner les indulgences et les appliquer aux morts. – Des principales indulgences que l’on peut appliquer ainsi. – De la bulle Sabbatine. 110
Chapitre 22 Du vœu héroïque 115
Nature et excellence de ce vœu. - Exemples des saints. - Réponse aux objections des théologiens. - Que ce vœu ne nous appauvrit pas, mais qu'au contraire, il augmente nos richesses. - Privilèges accordés par les Souverains Pontifes à ceux qui le font. 115
Chapitre 24 Sortie du purgatoire 121
Délivrance des âmes du purgatoire. –Leurs anges gardiens viennent les chercher, quelquefois la sainte Vierge, quelquefois même Notre Seigneur. –Etat de l’âme glorifiée. Des jours plus spécialement assignés à la délivrance des défunts. Du rang qui leur est assigné dans le ciel. – Conclusion. 121
 
PREFACE de la 1ère édition
La foi catholique, en établissant d'abord au Concile de Florence, puis au Concile de Trente, la vérité du dogme du purgatoire, a laissé à dessein dans une ombre discrète la plupart des questions qui se rattachent à ce lieu d'épreuves, par lequel passent presque tous les prédestinés après la mort.
Sur tous les points de détail, et même sur la nature des peines, par lesquelles sont purifiées ces pauvres âmes, elle a laissé la plus grande latitude aux docteurs et aux théologiens. Mais à côté de l'enseignement officiel de l'école, il y a dans la sainte Eglise de Dieu une riche mine de matériaux, je veux parler des révélations des saints et de leurs rapports surnaturels avec les âmes du purgatoire : j'ai pensé à exploiter ce trésor. Retenu loin de mes occupations ordinaires par une longue maladie, que l'on prévoyait devoir être mortelle, ma pensée s'est tournée tout naturellement vers ces sombres bords où je croyais bientôt aborder. Pour mon édification personnelle, j'ai lu presque tout ce que les saints nous apprennent du purgatoire. J'ai été effrayé et consolé en même temps : j'ai été effrayé des sévérités de la justice, j'ai été consolé des splendeurs de la miséricorde. Il n'en est pas en effet du purgatoire comme du séjour dont il a été écrit : Quia in inferno nulla erit redemptio. La miséricorde et la justice s'y rencontrent, et s'y donnent la main dans un accord fraternel. Ce travail m'a fait du bien. on m'a dit qu'il pourrait en faire à d'autres, et la bonté de Dieu, m'ayant rappelé à la vie pour le servir encore quelques jours sur la terre, j'ai voulu lui payer ma dette de reconnaissance, en mettant en ordre ces quelques notes. Si cet humble travail pouvait encourager quelques âmes à servir plus fidèlement Notre Seigneur, et à éviter avec plus de soin le péché, je me croirais payé bien au-delà de ma peine.
C'est ce que je demande à la Vierge Immaculée en lui offrant ces pauvres pages, que je commence à écrire le jour de la fête de Notre-dame de la Merci (24 septembre 4). Marie qui s'est déclarée publiquement la protectrice des esclaves chrétiens détenus autrefois chez les Maures, est aussi et à meilleur titre la protectrice et la rédemptrice de ces pauvres âmes tombées, pour un temps, dans une captivité bien plus dure. Puisse-t-elle bénir mes efforts, et en inspirant à ceux qui me liront un salutaire effroi de la justice de Dieu, les détourner du péché et les amener à prier beaucoup pour la délivrance des âmes du purgatoire. Nous les oublions trop vite, et nous croyons trop facilement quelles ont satisfait entièrement à la justice rigoureuse de Celui qu'elles ont offensé, et qui leur fait payer après la mort jusqu'au dernier denier, usque ad novissimum quadrantem, la dette que la légèreté, l'immortification et la tiédeur leur ont fait contracter envers Lui pendant leur vie. Je ne me dissimule pas les imperfections et les lacunes de ce travail. Mon métier n'est pas d'écrire mais de prêcher. Ces notes prises au courant de la maladie, ont été rédigées plus tard au milieu des labeurs de la vie apostolique, bien souvent le soir, en prenant sur mon sommeil, d'autres fois en barque, le long des grands fleuves de la Cochinchine, en me rendant d'un poste à un autre. A trois mille lieues de la France, loin de toute bibliothèque, je n'ai pu vérifier toujours l'exactitude de telle citation. J'ai dû me contenter des notes prises auparavant, et des souvenirs que mes lectures avaient laissés dans ma mémoire.
Si quelque erreur de détail s'est glissée dans ce travail, le lecteur charitable voudra bien l'excuser. Il a fallu, pour me décider à le livrer à l'impression, les instances trop bienveillantes peut-être de mes amis, et les encouragements de celui que Dieu m'a donné pour supérieur et pour père. J'espère que le divin Maître bénira mon obéissance.
Biên-Hoa (Cochinchine), août 9.
___________________________
PREFACE de la 3ème édition
Ce petit ouvrage sur le purgatoire a vraiment été béni de Dieu. Sans aucune publicité, sans réclames d'aucune sorte, puisque je suis à 3 mille lieues de Paris, il a fait tout seul son chemin dans le monde. Deux éditions, enlevées en quelques années, me prouvent qu'il répondait aux besoins de certaines âmes. Des lettres nombreuses, des confidences reçues au saint tribunal m'ont appris, à ma grande surprise, qu'il a contribué à ramener à Dieu plusieurs pécheurs. Certes, s'ils m'avaient consulté, je me serais gardé de leur mettre entre les mains ce livre, qui est écrit pour les gens de la maison, et non pour ceux du dehors. Mais Dieu se sert de tous les instruments, même des plus faibles, pour faire son œuvre. C'est ce qui me décide à faire paraître une troisième édition, revue avec soin, et corrigée, de manière à tenir compte des observations que j'ai reçues de différents côtés, et dont je suis très reconnaissant à ceux qui me les ont envoyées.
Ces observations peuvent se ranger en deux classes : Plusieurs m'ont reproché ma sévérité, et ont même prononcé, à ce sujet, le nom de Jansénisme. Cela m'a bien surpris, car théologiquement je suis, grâce à Dieu, aussi éloigné que possible de cette hérésie, qui a été pendant deux siècles, le fléau de la piété en France. Je crois, il est vrai, à l'encontre des apologistes modernes, page VI, au petit nombre des élus. Mais on ne peut disconvenir que cette opinion a pour elle l'antiquité et la majeure partie des Pères et des théologiens. La vérité ne varie pas avec les caprices d'une époque. Parce que notre sensiblerie est en train de rayer la peine de mort de nos codes, ce n'est pas une raison pour nous faire un christianisme fin de siècle, dans lequel l'enfer n'existe presque plus que pour les pires scélérats, et qui a d'ailleurs, comme le bagne, ses jours de relâche (Voir Bougaud. - Le christianisme présenté aux gens du monde).
Quant au purgatoire, ce n'est plus qu'une salle d'attente, plus ou moins confortable, dans laquelle les âmes s'arrêtent quelques instants, avant de prendre l'express pour le Ciel. Tout le monde en Paradis, et surtout le moins d'expiation possible. De peur de rebuter les âmes, on voile, avec soin, toute la partie sévère du dogme chrétien. On croit les attirer, en dissimulant, autant que l'on peut, les responsabilités de l'avenir. Certes l'intention est bonne, et je n'ai ni la volonté, ni le droit de blâmer les apologistes qui, sur des questions demeurées libres, pensent autrement que moi. Mais, je demande à jouir de la même liberté. Sur les expiations du purgatoire, je m'en tiens à la doctrine de saint Augustin, de saint Thomas, de saint Bonaventure et de Suarez, qui enseignent que la plus petite des peines du purgatoire dépasse toutes les souffrances de cette vie, et qu'à considérer leur nature, ces peines sont analogues à celles de l'enfer, moins le désespoir et la durée. - Tel est l'enseignement unanime des saints et des docteurs - on voit que, si je suis sévère, je le suis en bonne compagnie.
Si l'on a tant de difficulté, de nos jours, à comprendre les responsabilités et les châtiments de l'autre vie, cela vient, j'en ai peur, des fausses idées qu'on se fait des droits de Dieu et de ceux de sa justice. En France, où nous ne savons jamais garder la mesure, on a vu presque sans transition succéder au Dieu étroit et dur du Jansénisme, la figure d'un Dieu bon enfant, avec qui il n'y a pas à se gêner. Comme ces fils qui, à force de se familiariser avec leurs parents, en arrivent à ne plus les respecter, ni les craindre. On est trop porté, de nos jours, à traiter avec Dieu d'égal à égal. Certes, j'aurais horreur de resserrer les cœurs et de les éloigner des voies dilatées de l'amour. Mais je demande que l'on n'oublie pas que si Dieu est infiniment bon, il est, au même titre, infiniment saint et infiniment juste. Il n'a rien de la sensiblerie de nos papas modernes, qui, pour épargner une larme à leurs fils, laissent insulter par eux les droits de l'autorité paternelle. Gardons-nous donc soigneusement de ces atténuations, de ces diminutions de la vérité, comme dit le roi-prophète (1). Si l'amour est le couronnement de la vie parfaite, (2) la crainte du Seigneur, une crainte raisonnable et vraie, est le commencement de la sagesse. (3).
Voilà ce que j'ai à répondre à ceux qui m'accusent d'être trop sévère.
Un second reproche m'a été fait au sujet de l'autorité qu'il convient d'attribuer aux diverses révélations que je cite. On a dit, et avec raison, que toutes ces histoires n'étaient pas d'égale valeur, que quelques-unes sont par trop invraisemblables, et que j'aurais mieux fait de les passer sous silence.
(1) Quoniam diminutae sunt veritates. Ps II. 2.
(2) Quod est vinculum perfectionis. Coloss. 3. 14.
(3) Initium sapientiae timor Domini. P. 11. 10
J'ai tenu largement compte, dans cette édition, des observations qui m'ont été faites à ce sujet. Un certain nombre de traits, empruntés la plupart à des auteurs italiens, ont été mis de côté, bien qu'on les trouve dans d'autres ouvrages sur le purgatoire, Je me suis appliqué, du mieux que j'ai pu, à donner sur chaque point important, la pure doctrine des saints, telle qu'on la trouve dans leurs œuvres.
Maintenant, pour être juste et ne pas me faire dire ce que ne n'ai jamais pensé, il faut avoir soin de ne pas s'exagérer l'autorité des Révélations, même de celles qui appartiennent à des saints canonisés. On sait avec quelle discrétion l'Eglise en use à cet égard, c'est la doctrine universelle des mystiques, en particulier de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix, que l'erreur peut parfaitement se glisser dans des documents de ce genre, quelque respectables qu'ils soient d'ailleurs. Quand il s'agit, comme dans la plupart des faits que je cite, de saints canonisés, la bonne foi de l'extatique n'est pas en cause. Il rapporte certainement ce qu'il a vu, tel au moins qu'il a cru le voir. Mais est-il certain qu'il ait toujours bien vu ? D'ailleurs quand il rapporte ses visions, et traduit en langage de la terre ce qui lui est apparu dans les joies de l'extase, l'instrument qu'il a en sa possession ne trahira-t-il pas quelquefois sa pensée ? Sainte Angèle de Foligno et plusieurs autres extatiques se sont plaint amèrement de cette pauvreté du langage humain pour rendre les mystères de l'invisible. De là les imperfections qu'on trouve dans la plupart de ses œuvres. On a remarqué que les différentes visions de la Passion de Jésus-Christ sont loin de concorder chez les principales voyantes : sainte Brigitte, la vénérable Marie d'Agréda et Catherine Emmerich. Il semble prouvé que les idées de l'esprit, les habitudes de l'entourage, se reflètent inconsciemment dans ces compositions. Qu'est-ce à dire ? Que l'extatique s'est trompée ou a voulu tromper ? Pas le moins du monde. Mais, comme le remarque très justement le P. Olivier (1), on demande à l'extase ce qu'elle ne peut donner :
"De ce que sainte Brigitte voit le crucifiement avec les yeux des artistes byzantins, et Marie d'Agréda avec ceux des artistes espagnols, il ne s'ensuit pas que leur âme n'a pas été merveilleusement pénétrée d'amour et de compassion, comme elle eût pu l'être, si elles se fussent trouvées avec Madeleine au pied de la croix. "
Sous l'inspiration surnaturelle, qui l'élève au-dessus des sens pour lui révéler les réalités du monde invisible, le voyant conserve sa nature, ses habitudes d'esprit, et jusqu'au cachet littéraire de son époque. Lisez, dans ce volume, les révélations de sainte Perpétue sur le purgatoire. A la pureté des lignes, à la sobriété des détails, vous croirez voir une fresque des catacombes. Parcourez, un peu plus loin, le purgatoire de sainte Françoise Romaine ou celui de sainte Madeleine de Pazzi, vous y trouverez l'exubérance et la fantaisie du Moyen-Age. C'est un de ces drames touffus, comme les imagiers en pierre de taille en sculptaient des centaines au portail de nos vieilles cathédrales. Ouvrez après cela les visions de (1) La Passion de la bienheureuse Marguerite-Marie. La correction de la forme, la sobriété des détails vous rappelleront tout de suite que l'ouvrage date des premières années du grand siècle. C'est que l'homme demeure toujours sous le saint, et que le phénomène mystique laisse à chacun sa personnalité et ses habitudes d'esprit.
Il ne faut donc pas demander aux révélations des saints ce qu'elles ne comportent pas. Ce ne sont pas des thèses de théologie, ce sont des effusions pieuses, des élévations, dans lesquelles l'âme, arrachée pour un instant aux choses extérieures, entrevoit quelque chose des mystères de l'autre monde, mais en gardant toujours le cachet de sa personnalité et le reflet de ses habitudes intellectuelles. C'est ce qu'a parfaitement établi Benoît XIV, dans son grand Traité de la canonisation des saints.
Je souscris donc très volontiers à ce qu'a écrit à ce sujet Mgr Gay : "A part les points de doctrine définis, et ils sont peu nombreux, la théologie du purgatoire est l'une des pages les plus humiliantes de la science sacrée : je veux dire l'une de celles où notre ignorance et notre insuffisance sont le plus impitoyablement constatées (1). "
Est-ce à dire que la lecture des révélations des saints au sujet du purgatoire, est inutile, et même dangereuse, comme on l'a écrit ? Je ne le crois pas, ces révélations que l'Eglise n'accepte pas comme sources de son enseignement théologique, n'en sont pas moins tenues par elle en très haute estime, à cause de la sainteté des personnages dont elles émanent et des grandes leçons quelles renferment. (1) La vie et les vertus chrétiennes, IIe vol., chap. XVII
Dans ces matières sur lesquelles l'enseignement des théologiens a peu de choses à nous dire, le regard des saints, cet œil du cœur illuminé par l'amour[1][1], a entrevu bien des choses qu'il est bon de recueillir. D'ailleurs si les détails varient, avec le caractère et les habitudes d'esprit du voyant, les grandes lignes du tableau se retrouvent partout les mêmes : la sévérité des jugements de Dieu, la rigueur des expiations du purgatoire, la nécessité de fuir le péché pour épargner ces supplices, le devoir pressant de nous souvenir de nos chers défunts et de procurer leur soulagement par tous les moyens qui sont en notre pouvoir. Voilà ce qui fait le fond de toutes ces révélations, et ce qu'il faut en retenir. Qu'importe ici la part plus ou moins grande qui reste à la personnalité de l'extatique ? En nous faisant assister aux spectacles qu'il a contemplés dans les rayonnements de l'extase, en nous répétant les cris de détresse qu'il a entendus monter des profondeurs de l'abîme, il touche nos cœurs, les arrache à leurs préoccupations égoïstes, à cette dissipation habituelle, à cette fascination de la niaiserie qui, selon la pensée de l'Ecriture, énerve les plus belles intelligences. Il nous force à réfléchir sérieusement aux responsabilités de l'avenir, à la sainteté infinie de Dieu, à la gravité du péché, même véniel, toutes choses que l'on est trop porté à oublier dans l'habitude de la vie. Oubli fatal qui est la cause de la plupart de ces fautes. Si nous pensions plus souvent à nos fins dernières, à ce qui nous attend au lendemain de la mort, jamais nous ne pécherions, dit l'Esprit Saint. C'est précisément pour raviver le souvenir de ces fins dernières, que ce petit livre a été composé.
Il s'adresse particulièrement aux chrétiens, à ceux pour qui la question de l'enfer ne se pose pas, à ceux par conséquent qui sont destinés à expérimenter un jour les expiations du purgatoire.
Je me suis proposé un double but : faire réfléchir un peu ces chrétiens sur les souffrances que, de gaîté de cœur, ils se préparent par leurs fautes de chaque jour, et surtout ranimer leur charité à l'égard des pauvres défunts. Hélas ! On les oublie bien vite à notre époque. Notre vanité se console par de pompeuses et théâtrales funérailles. On couvre de fleurs ce cadavre suivant un usage païen, que les siècles chrétiens n'ont jamais connu, et qui répugne à la liturgie de l'Eglise. Quant à l'âme immortelle et responsable, on la laisse en tête-à-tête avec son Juge, sans messes, sans prières. Tout pour le cadavre, rien pour l'âme. C'est là une des nombreuses manifestations du matérialisme contemporain, qui, à la faveur de la mode, envahit jusqu'aux familles chrétiennes. On a hâte d'oublier ses morts, on se rassure en les canonisant de suite : "C'était un si brave homme. Il est au ciel". C'est contre ce matérialisme pratique, et l'oubli d'un devoir sacré, que j'ai voulu protester en composant ce livre.
Tân-dinh (Cochinchine), juin 2.
Nihil Obstat
 
Vicariat Apostolique Saïgon, 15 août 9 de CONCHINCHINE OCCIDENTALE
Mon Cher Confrère,
J'ai lu, pendant les longues heures de ma dernière traversée de Saïgon à Marseille, les premiers cahiers de votre traité du purgatoire. Par sa doctrine, qui me paraît sûre, comme par l'ensemble des exemples qu'il rappelle ou qu'il apprend, votre travail me semble ne pas devoir rester à l'état de manuscrit.
La lecture en sera utile à toute âme qui a la foi : les paresseux, les lâches, les tièdes et ceux qui sont presque arrivés à l'indifférence pratique, en seront profondément impressionnés. Les fervents, dans le clergé ou dans la vie religieuse, se sentiront portés à plus de perfection.
Je crois donc, mon cher confrère, que vous ferez œuvre utile et salutaire à plusieurs, en livrant au public chrétien le fruit de vos recherches.
C'est dans l'espérance que vous obtiendrez ce résultat, que je vous renouvelle l'assurance de mon entier dévouement.
Isidore, évêque de Samosate, Vicaire apostolique
Le purgatoire d'après les Révélations des saints
Abbé Louvet
Chapitre 1 : De la mort et du jugement particulier
La personne du juge, du lieu du jugement. — Matière du jugement — Des prières des vivants. — De l’intercession de la Sainte Vierge et des Saints. — Présence de l’ange gardien et du démon. — De la sentence. — Du grand nombre des réprouvés. — Du petit nombre de ceux qui vont au Ciel tout droit. — Combien descendent chaque jour au purgatoire ?
 
La dernière heure a sonné pour le chrétien mourant ; L’Église a répandu sur lui ses dernières bénédictions avec les dernières prières, il a reçu pour la dernière fois le pardon de ses fautes, pour la dernière fois aussi il a senti le cœur de Jésus reposer sur son cœur dans le sacrement de l’Amour ; l’ami de la première communion, en apprenant que son ami est malade, a quitté son tabernacle pour venir le visiter ; porté entre les mains de son prêtre, il a passé inaperçu dans les rues de nos grandes cités, ou bien, suivi de quelques fidèles, il est acheminé le long des sentiers de la campagne ; il est entré dans cette chambre funèbre, transformée pour le moment en sanctuaire, il a reposé un instant sur ses lèvres que la mort va glacer, et dans un dernier et mystérieux colloque avec l’âme, il a laissé entrevoir les mystères de l’avenir et les splendeurs de l’Éternité bienheureuse ; pour assurer encore mieux la victoire de son enfant, l’Église a oint ses membres de l’huile sainte comme on faisait, aux temps antiques, pour les athlètes qui se préparaient au combat. C’en est fait ; le prêtre s’est retiré, le laissant seul en face de la mort ; autour de son lit, ses parents parlent à voix basse et se détournent pour cacher leur larmes ; on récite les dernières prières ; déjà son oreille a entendu le formidable appel : partez, âme chrétienne ; tout à coup, un soupir s’exhale, il retombe inanimé sur sa couche. Il est mort.
Alors les sanglots de la famille se mêlent ; on s’approche avec terreur de ce quelque chose d’inanimé, qui n’est déjà plus qu’un cadavre ; on ferme ces yeux qui ne s’ouvriront plus avant le grand jour du réveil général ; on joint ces mains dans l’attitude de la prière ; le plus souvent, pour cacher aux survivants l’horreur de la mort, on jette un voile sur ce visage déjà défiguré ; puis les amis, les voisins se retirent en faisant l’éloge de ce défunt ; à cette heure, il faudrait avoir été bien mauvais pour ne pas jouir d’un petit panégyrique en règle, et si la Congrégation des Rites devait connaître de tous les procès de canonisation qui se font ainsi dans les huit jours après la mort, le travail de plusieurs milliers de consulteurs n’y suffiraient pas.
Voilà le côté extérieur de ce grand drame de la mort ; mais, quelque saisissant qu’il soit pour nous, ce n’en est pourtant que le côté le moins intéressant. Nous avons laissé le défunt étendu sur son lit funèbre, les mains jointes, le crucifix sur la poitrine, dans l’attitude qu’a si bien saisie le chantre des harmonies.
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme.         Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme à l’enfant qui s’endort.
De son pieux espoir son front perdait la trace
Et sur ses traits, frappés d’une auguste beauté,
La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
La mort sa majesté.
 
C’est là tout ce que voit le poète dans la mort, mais il y a autre chose ; nous avons sous les yeux le corps qui se glace et qui va bientôt tomber en décomposition ; qu’est devenue l’âme immortelle et incorruptible ? C’est là la question vraiment intéressante pour nous dans cette étude sur le Purgatoire.
La foi nous apprend qu’à l’instant où elle s’est séparée du corps, l’âme a paru devant son juge, et les révélations des Saints confirment toutes ce grand fait du jugement particulier, immédiat et sans appel ; mais ici se présentent plusieurs questions intéressantes qu’il convient d’étudier par ordre.
Avant tout, ce qui attire l’attention, ce qui doit fixer tout d’abord le regard de l’âme, c’est la personne du juge. Nous voyons dans les Saintes Écritures que ce Juge n’est autre que Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il est écrit dans saint Jean, que le Père ne juge personne, parce qu’il a abandonné tout jugement à son Fils : Pater non judicat quequam, omne judicum dedit Filio, et nous lisons au livre des Actes que le Christ a été constitué de Dieu le juge des vivants et des morts : constitutus est a Deo judex vivorum et mortuorum. Hermas dans son livre du Pasteur, saint Grégoire le Grand, dans ses Dialogues, saint Jean Damascène, saint Jean Climaque, et, dans des temps plus rapprochés, sainte Gertrude, sainte Lutgarde, sainte Françoise Romaine, sainte Thérèse, toutes les saintes âmes à qui Dieu confirment par leurs révélations particulières ces données de la foi.
Les Théologiens se demandent si l’humanité de Notre-Seigneur se manifeste visiblement à chaque âme, et là-dessus ils sont partagés. Le Cardinal Bona, dans son savant traité du discernement des esprits, s’exprime ainsi : « A la fin du monde, Jésus-Christ paraîtra dans son corps, avec sa gloire, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts, mais il est incertain s’il apparaît à chaque homme en une forme visible, comme quelques-uns l’on écrit. On n’est pas non plus assuré de la manière avec laquelle Notre-Seigneur exerce ce jugement particulier de chaque homme ; on sait seulement que cela se fait en un moment et en un clin d’œil. C’est pourquoi une apparition intellectuelle de ce souverain juge suffit pour ce jugement. » (cf. ouvrage cité, ch. xx.) On voit par ce passage que le savant cardinal évite de se prononcer, bien qu’il penche évidemment pour la négative. Néanmoins il ne manque pas de théologiens de mérite qui pensent que le divin Maître se révèle à chacun dans la vérité de sa chair transfigurée et glorieuse ; cette seconde opinion a pour elle des raisons plausibles ; il est certain que c’est comme homme, en vertu des mérites de son immolation et de sa mort que Jésus-Christ a le droit de juger tous les hommes ; il y a donc au moins une raison de convenance, à ce qu’ils comparaissent devant son humanité glorifiée, et qu’ils voient, dans leur réalité, ces plaies bénies qu’ils lui ont infligées par leur péchés : Videbunt in quem transfixerunt. Il est inutile de se poser l’objection de ces quatre-vingt mille âmes, qui d’après les calculs des statisticiens, comparaissent chaque jour au tribunal suprême, sur tous les points du globe, ce qui semblerait réclamer pour l’humanité sainte du Sauveur une sorte d’ubiquité ; celui qui n’est pas arrêté par le mystère de l’eucharistie, en vertu duquel Jésus-Christ est rendu réellement présent à la fois sur des milliers de points ne s’arrêtera pas davantage à cette difficulté. J’inclinerai donc vers la seconde opinion qui me paraît plus conforme à la grandeur du juge et à l’analogie des autres mystères chrétiens ; mais quel que soit le mode suivant lequel le divin Sauveur se révèle à l’âme, une chose est certaine ; c’est au moment où les yeux du corps se ferment à la lumière d’en bas, le regard de l’âme s’illumine, et elle aperçoit soudain devant elle l’adorable figure de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Ceci nous amène à nous demander où se fait le jugement. La réponse est facile ; le jugement se fait au lieu même où l’âme vient de quitter son corps ; en effet, qu’est-il besoin d’aller chercher au loin un tribunal ? La terre est au Seigneur, dit l’Écriture, et il remplit le monde de sa présence ; ce qui nous empêche de le voir, oublieux que nous sommes, ce sont les murs de cette prison de chair, dans laquelle nous sommes renfermés ; mais, à l’heure de la mort, le voile qui nous cachait les réalités invisibles s’écarte, et l’âme se trouve immédiatement sous les regards de son juge. Quel instant ! Quel saisissement ! Alors commence ce redoutable jugement dont la pensée faisait trembler les saints dans leur désert. D’un seul coup d’œil, le regard de l’âme embrasse tous et chacun de ses actes, avec toutes les circonstances qui les ont accompagnés, et il lui faut rendre compte de tout, même d’une parole inutilement prononcée par mégarde plus de vingt ans auparavant, et complètement oubliée depuis. Qui aurait pu croire à une exactitude si rigoureuse, si la vérité éternelle ne nous en avait avertis d’avance ! Omne verbum otiosum quod locuti fuerinthimines, reddent de eo rationem in die judicii.
Et cela doit être ainsi ; s’il est vrai, en effet, comme l’enseignent les Thomistes, et, comme me paraît beaucoup plus probable, qu’il n’y a pas d’actes indifférents, mais que chacune de nos actions a sa moralité bonne ou mauvaise, comptez, si vous le pouvez, le nombre effroyable d’actions dont il faudra rendre compte, pendant une vie de cinquante à soixante années, et quelquefois plus. Mais comment l’âme pourra-t-elle embrasser d’un seul regard l’ensemble des actes d’une vie tout entière ? Elle les verra dans l’intelligence infinie de Dieu, aux rayons de ce soleil de vérité qui les illumine tous, et qui n’en laisse échapper aucun. C’est là ce livre où tout est écrit, et qui sera mis alors sous les regards de l’âme.
 
Liber scriptum proferetur,
In quo tuum confinetur,
Unde mundus judicetur.
 
L’âme y verra chacun de ses actes, et de plus, elle découvrira toutes les circonstances qui les ont accompagnés et qui en ont modifié plus ou moins la moralité. J’ai lu dans la vie d’un saint personnage, qu’en ce jour du jugement, les péchés paraissent bien plus graves que pendant la vie, mais aussi, par une juste compensation, les vertus véritables y brillent d’un éclat bien plus vif. Rien de plus conforme aux données de la Théologie ; les Théologiens [7] nous apprennent, en effet, que la moralité de chacun de nos actes se tire de plusieurs chefs :
1° de la fin pour laquelle on agit, et qui suffit quelquefois à changer complètement la moralité de l’acte ; comme si, par exemple, on faisait une bonne œuvre par vanité, ou par quelque autre intention mauvaise ;
 2° de l’objet de l’acte considéré en lui-même, et
3° des circonstances qui accompagnent cette action, et qui peuvent en augmenter ou en diminuer beaucoup le mérite ; comme lorsque l’on fait quelque bonne action, par exemple, un acte de religion, avec tiédeur et négligence, ou encore lorsque l’on se complaît dans des retours de vanité, après que l’on a fait quelque bien. Or au jugement de Dieu tout cela est connu et pesé, en sorte que les actes où tout a été bon, la fin, l’objet et les circonstances, apparaissent dans toute leur beauté, au lieu que ceux où tout a été mauvais, sont révélés dans toute leur laideur.
Et maintenant, entendons la terrible parole du Juge, qui sera adressée à chacun de nous : Redde rationem villicationis tuæ, jam enim non poteris villicare. Le temps du mérite ou du démérite est passé, l’épreuve est finie, irrévocablement finie, rendez vos comptes. Redde rationem : Rendez compte de tous vos péchés ; j’étais là, présent, quand vous les commettiez, j’ai tout vu ; impossible de me rien cacher ; péchés contre Dieu, péchés contre le prochain, péchés contre vous-même, péché contre vos devoirs d’état, contre vos obligations particulières. Oh ! Quelle masse effroyable de péchés, depuis le premier péché que nous avons commis à l’aurore de notre raison naissante, jusqu’à ce dernier péché que nous commettrons peut-être sur notre lit de mort, au moment de paraître devant notre Juge. Sainte Thérèse raconte qu’elle vit dans l’enfer un enfant de trois ans, qui, dans un âge aussi [8] tendre, avait trouvé le temps de devenir l’ennemi de Dieu ; et saint Augustin, dans ses immortelles Confessions, s’accuse de fautes qu’il avait commises dans un âge encore plus tendre. O misère du cœur de l’homme ! Un tout petit enfant est déjà un grand pécheur, tantillus puer, et tantus peccator ! N’est-ce pas le cas de s’écrier, avec le prophète, que le nombre de nos iniquités surpasse de beaucoup celui des cheveux de notre tête. Iniquitates meae multiplicatoe sunt super capillos papitis pei.
Redde rationem : Rendez compte du bien que vous auriez dû faire et que vous n’avez pas fait. Un prêtre était sur son lit de mort, et son confesseur essayait en vain de l’exciter à la confiance en Dieu ; il lui parlait du bien qu’il avait fait pendant sa vie, des âmes qu’il avait sauvées. « Ah ! s’écrie le mourant, d’une voix déchirante, vous ne me parlez pas du bien que je devais faire, que je pouvais faire et que je n’ai pas fait ; ce qui me fait trembler en ce moment, ce sont mes omissions ! » chose affreuse à dire et plus encore à penser : dans les tribunaux de la terre, on n’est interrogé d’ordinaire que sur ce que l’on a fait, mais ici, au tribunal de Dieu, il faudra rendre compte de tout ce que l’on aura pas fait par une négligence coupable. Dieu mettra en regard toutes les grâces accordées à l’âme : le baptême, l’instruction chrétienne, tant de confessions, tant de communions, tant de bonnes pensées qu’il nous a envoyées, tant de facilités qu’il nous a données pour faire le bien, et de l’autre côté nos œuvres ; et malheur à celui dont les œuvres ne seront pas trouvées pleines, car il sera beaucoup demandé à celui qui a beaucoup reçu ; et c’est justice.
Redde rationem : Rendez compte du bien que vous avez fait, mais que peut-être vous n’avez pas bien fait ; voyons ces prétendues vertus dont vous étiez fiers pendant la vie.
Oh ! Que d’alliage dans cet or ! C’est un axiome de théologiens, que le mal existe dès qu’il y a dans un acte la moindre défectuosité, au lieu que le bien, pour être bien, doit être bien fait dans tout ses détails : bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu. S’il en est ainsi, et nous n’en saurions douter, combien d’actions vertueuses en apparence, qui seront devant Dieu de véritables péchés, parce qu’elles auront été faites par une mauvaise fin. Les pharisiens faisaient beaucoup de bonnes œuvres, mais, parce qu’ils n’agissaient que pour plaire aux hommes et s’attirer le renom de saints personnages, je vous déclare en vérité qu’ils ont reçu leur récompense. Receperunt mercedem suam. Combien d’actes vertueux dans leur objet, seront encore rejetés de Dieu, parce qu’ils auront été accomplis dans de mauvaises circonstances, avec tiédeur, par routine, ou parce qu’ils auront étés faits à contre-temps, ou encore avec ces pensées de vaine complaisance qui en font perdre presque tout le fruit !
Redde rationem : Est-ce tout ? Hélas ! Voilà bien de quoi accabler une pauvre âme ! Mais quelles sont ces voix qui montent de l’abîme ? c’est la voix du scandale, c’est le cri du sang : Seigneur, justice et vengeance, s’écrient les damnés du fond de l’enfer, justice et vengeance contre ce père, contre cette mère, dont la fatale négligence nous a laissé grandir dans le vice et nous a perdus ; justice et vengeance contre cet ami qui a partagé nos plaisirs coupables, à son tour de partager maintenant nos supplices ; justice et vengeance contre ce compagnon dont les mauvais conseils et les mauvais exemples nous ont appris à connaître le mal et à l’aimer ; justice et vengeance contre ce malheureux dont les propos impies nous ont empêchés de nous convertir et de nous sauver ; ah ! C’est à cause de lui que nous sommes condamnés aux supplices de l’enfer ; [10] est-ce qu’il va monter au ciel pendant que nous brûlerons ici dans les flammes éternelles ! Hélas ! Pauvre âme, que répondrez-vous à ces formidables accusations, et n’aviez-vous pas assez de vos fautes, sans vous charger encore de celles des autres ?
Voilà le jugement de Dieu, tel qu’il sera très certainement pour chacun de nous ; c’est là, quand on y réfléchit, ce qui fait comprendre les angoisses des saints, et les austérités de leurs pénitences ; leurs histoires sont pleines de révélations épouvantables sur la rigueur des jugements de Dieu. Entre tant d’exemples, j’en choisirai deux seulement.
J’ai lu, dans la vie des Pères du désert, qu’un religieux nommé Etienne, fut transporté en esprit au jugement de Dieu ; il était sur son lit de mort, réduit à l’agonie, lorsqu’on le vit se troubler et répondre à un interlocuteur invisible ; ses frères en religion qui l’environnaient en priant, entendaient avec terreur ses réponses. — « J’ai fait telle action, c’est vrai, mais je me suis imposé tant d’années de jeûne. » — « Je ne conteste pas ce fait, mais j’ai pleuré cette faute pendant tant d’années. » — « Ceci est vrai encore, mais en expiation j’ai servi le prochain trois ans. » — Puis après un moment de silence : « Oh ! Pour ceci, je n’ai rien à répondre ; vous m’accusez à juste titre, et je n’ai rien à dire pour ma défense, que de me recommander à la miséricorde infinie de Dieu. »
Saint Jean Climaque, qui rapporte ce fait, comme témoin oculaire, nous apprend que ce religieux avait passé quarante ans dans son monastère, qu’il avait le don des langues et plusieurs autres grands privilèges ; qu’il se distinguait entre tous par la régularité de sa vie et les rigueurs de sa pénitence, et, après cela, il conclut en ces termes : « Malheur à moi ! Que deviendrai-je et que puis-je [11] espérer, misérable que je suis, si l’enfant du désert et de la pénitence reste sans défense devant quelques fautes légères ? Il compte une longue suite d’années passées dans les austérités de la retraite ; Dieu l’a enrichi de privilèges et de dons singuliers, et il quitte ce monde en nous laissant dans l’incertitude de son salut ! »
Mais peut-être on dira, pour se rassurer, que ce bon religieux, n’était pas encore mort, ses terreurs au jugement de Dieu n’ont été qu’un effet de son imagination échauffée par la fièvre.
Voici l’histoire authentique d’une âme rappelée du jugement de Dieu, par une faveur toute spéciale, pour recommencer son épreuve terrestre ; il s’agit de la vénérable Angèle Tholoméi, religieuse dominicaine, et sœur du Bienheureux de ce nom.
Elle avait grandi dans la vertu, et par sa fidélité à correspondre à la grâce, elle était parvenue à un degré de perfection remarquable, lorsqu’elle tomba dangereusement malade ; son frère l B. Jean-Baptiste Tholoméi, qui était déjà puissant en œuvres devant Dieu, ne put, malgré ses instantes prières obtenir sa guérison ; elle reçut donc avec piété les derniers sacrements et un peu avant d’expirer elle eut une vision : elle vit la place qui lui était réservée en Purgatoire, en punition de certains défauts qu’elle n’avait pas assez corrigés pendant sa vie ; en même temps elle eut une vue d’ensemble du Purgatoire, et des différents supplices que les âmes y endurent ; après cela elle mourut en se recommandant aux prières de son saint frère.
Pendant que l’on portait son cadavre pour l’enterrer, le B. Jean-Baptiste s’approcha du cercueil, et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, commanda à sa sœur d’en sortir ; aussitôt elle s’éveilla comme d’un profond sommeil, et revint à la vie. [12]
Cette âme sainte racontait du jugement de Dieu des choses qui font frémir ; mais ce qui, plus que tout le reste, prouvait la vérité de ses paroles, ce fut la vie qu’elle mena depuis ; sa pénitence était vraiment effrayante ; non contente des industries ordinaires aux austérités des saints, des veilles, des cilices, des jeûnes, des disciplines, elle avait inventé des secrets pour martyriser son corps ; pendant l’hiver, elle se plongeait jusqu’au cou dans un étang glacé, et y demeurait de longues heures à réciter le psautier, d’autre fois elle se jetait dans les flammes, et s’y roulait jusqu’à ce que sa chair fût toute brûlée ; son pauvre corps était devenu objet d’horreur et de pitié ; on la blâmait hautement, mais comme elle ne s’en inquiétait guère, et se contentait de répondre à ceux qui trouvaient qu’elle en faisait trop : « Ah ! Si vous connaissiez la rigueur des jugements de Dieu, vous ne parleriez pas ainsi ! Qu’est ce que cela ? Qu’est-ce que cela ? Je voudrais en faire cent fois davantage. »
Après quelques années passées dans ces terribles pénitences, elle fut appelée pour la seconde fois devant son Juge, et nous pouvons espérer qu’elle le trouva moins sévère, puisque l’Église, en la proclamant vénérable, a déclaré qu’elle avait pratiqué les vertus chrétiennes à un degré héroïque. Ce qu’il y a de bien remarquable dans cette histoire, c’est qu’il ne s’agit pas d’un pécheur mourant dans la haine de Dieu, il s’agit d’une bonne et fervente religieuse, tout appliquée aux devoirs de son état, et qui, pour quelques imperfections légères au jugement des hommes, subit les rigueurs du jugement de Dieu. Hélas ! Pauvre pécheur que je suis, qu’en sera-t-il de moi, si les autres [13] justes sont ainsi traités ! (Vita V. Angelae Tholoméi.)
Qu’ils sont donc terribles, les jugements de Dieu ! Et quand on songe qu’à chacun des battements de notre cœur, cette grande scène se renouvelle ! A chaque seconde, en moyenne, une âme quitte la terre, et paraît devant Dieu. Représentez-vous un vaste champ de bataille : les deux armées sont en présence, la mitraille éclate des deux côtés, les boulets passent en sifflant, traçant leur sillon sanglant dans les rangs ; à chaque instant, des hommes tombent pour ne pas se relever. C’est là un spectacle affreux, et qu’on n’oublie plus, quand une fois on a eu le malheur d’en être le témoin : Eh bien, agrandissez la scène ; le monde est un vaste champ de bataille, où la mort frappe sans relâche ; à la fin du jour, quatre-vingt mille hommes, cela fait trois mille cent trente-trois hommes par heure, cela fait cinquante-cinq hommes par minute, cela fait un homme par seconde ; chaque fois que nous respirons, nous pouvons dire qu’un homme expire. Ah ! Si nous y pensions ! Comme nous serions pris d’une immense compassion, et comme nous prierions avec ferveur pour tant de malheureux qui comparaissent devant leur Juge !
Mais, hélas ! Nous n’y pensons guère ; nous rions, nous nous amusons, et, un jour, on nous rendra la pareille : pendant que nous serons dans les transes de l’agonie, d’autres riront et prendront du bon temps à leur tour. Prions pour les agonisants, afin qu’un jour on prie aussi pour nous, à cette heure terrible où nous en aurons si grand besoin.
Cependant que fera l’âme pour adoucir les rigueurs de ce jugement ? Si l’on s’en rapporte simplement aux données de la théologie, il semble que l’on se trouve là sans [14] autre défense que ses bonnes œuvres. Il ne serait pourtant pas téméraire de penser que, dans certains cas, la justice relâche un peu de ses droits, en prévision des prières que les survivants offriront pour le défunt.
Nous lisons dans Gennade (Defensio concilii Florentini, sect. V) que l’empereur de Constantinople Théophile, iconoclaste et hérétique endurci, obtint ainsi un jugement favorable, grâce aux prières réunies de la pieuse impératrice Théodora et du patriarche saint Méthode ; ce trait est trop consolant pour que je ne le rapporte pas ici.
L’Empereur Théophile fut un des iconoclastes les plus acharnés, et des persécuteurs les plus odieux de l’Église catholique. Sa femme l’impératrice Théodora, se consumait en jeûnes et en prières pour obtenir sa conversion ; elle fut exaucée ; sur la fin de sa vie l’empereur détesta ses erreurs, et mourut dans de vrais et profonds sentiments de pénitence. Après sa mort Théodora pria et fit prier beaucoup pour le repos de son âme.
À quelque temps de là, l’impératrice eut un songe : L’Empereur Théophile lui apparut couvert de chaînes, et traîné par une troupe de démons, au tribunal de Dieu ; tous avaient à la main des instruments de torture ; en même temps, il lui semblait qu’elle même suivait ce triste cortège, en essayant, mais en vain, d’arrêter la rage de ces mauvais esprits. On arriva ainsi devant le tribunal du Juge ; celui-ci avait un visage irrité et les démons lui présentèrent le malheureux, en demandant à grands cris une sentence de condamnation contre le persécuteur qui avait versé le sang des saints. Alors Théodora, s’approchant du trône à son tour, se jeta aux pieds du Christ, lui représentant humblement la pénitence de son mari à l’heure de la mort, les prières qu’elle ne cessait d’offrir et de faire offrir chaque jour pour le repos de cette âme ; soudain le [15] regard du juge s’adoucit : « Femme, répondit-il, votre foi est grande : mulier, magna est fides tua ; votre époux avait mérité d’être condamné, mais, à cause de vous, en considération des prières de mes prêtres, je lui accorde sa grâce. » Puis s’adressant aux exécuteurs de sa justice ; « Déliez-le commanda-t-il, et rendez-le à sa femme. »
Le lendemain matin, l’impératrice raconta ce songe au saint patriarche Méthode, qui avait beaucoup souffert de l’empereur à cause de sa foi, et qui s’en vengeait en évêque, multipliant ses prières et ses bonnes œuvres pour Théophile. Or, cette même nuit, il avait eu un songe, lui aussi ; il lui semblait être dans l’église de Sainte-Sophie, lorsqu’un ange lui apparût et lui dit : « Tes prières, ô pontife, ont été exaucées, et Théophile a obtenu sa grâce. » Le lendemain matin, il s’était rendu à l’église et y avait trouvé la confirmation de sa vision ; il avait la pieuse coutume d’écrire sur un petit livret les noms des principaux iconoclastes, et de déposer ce livre sur l’autel, pour les recommander à Dieu en offrant le divin sacrifice ; l’empereur était naturellement en tête de cette liste ; or, ce jour-là, son nom se trouva miraculeusement effacé ; on eut ainsi la plus grande assurance possible que l’empereur Théophile, malgré ses fautes, avait trouvé un jugement miséricordieux, grâce aux prières que l’on avait offertes pour lui.
Ceci nous amène à nous demander si, à cette heure du jugement, l’âme se trouve seule en présence de son juge, ou si les esprits d’en haut y sont présents. On ne peut guère douter que l’ange gardien ne soit là pour assister l’âme sur laquelle il a veillé pendant la vie, et il est bien à craindre que l’on n’y rencontre aussi le démon, particulièrement ce démon qui, selon l’opinion de plusieurs théologiens de mérite, est attaché à Lucifer à chaque [16] âme pour la tenter et l’entraîner dans l’abîme, horrible contrefaçon de l’ange protecteur, bien digne des ruses de celui que Tertullien appelait le singe de Dieu. Les révélations des saints, d’accord en cela avec les sculpteurs de nos vieilles cathédrales, sont pleines de récits qui nous montrent ces deux esprits en présence au Tribunal de Dieu. Je choisis, parmi ces révélations, celle qui fut accordée à sainte Brigitte (Révélations, liv. VI, ch. XXXV).
Il s’agit d’un soldat dont elle vit l’âme comparaître devant son juge, au moment de la mort. Cet homme avait pratiqué plusieurs vertus pendant sa vie ; il était charitable, priait souvent et avec ferveur, et, au milieu de la licence des camps, il s’adonnait au jeûne et à la mortification ; néanmoins, il avait aussi bien des fautes à se reprocher, comme on va voir. La sainte aperçut son âme au tribunal de Dieu, ayant à sa droite son ange gardien qui lui servait d’avocat, et, à sa gauche, le démon qui faisait la fonction d’accusateur, accusator fratrum, comme l’appelle saint Jean dans l’Apocalypse ; celui-ci lui reprochait particulièrement trois fautes : premièrement, d’avoir péché par les yeux, en regardant avec complaisance des nudités et autres objets dangereux ; deuxièmement, d’avoir péché par la langue, en prononçant des paroles obscènes, des jurements et des malédictions ; troisièmement, de s’être souillé de toutes sortes de luxure et de larcins. L’ange gardien rapportait, pour sa défense, les actes de vertu qu’il avait accomplis pendant sa vie, et particulièrement sa tendre dévotion à la très sainte Vierge, dévotion qui lui avait valu, à l’heure de la mort, la grâce de la contrition.
La cause ainsi entendue, le souverain juge prononça la sentence ; il fit grâce à cet homme de l’enfer ; mais il le condamna à un long et douloureux purgatoire, et déclara [17] que l’expiation serait conforme aux fautes commises. Alors, la Mère des miséricordes se présenta, demandant à son Fils un adoucissement à tant de supplices ; elle rappelait que ce soldat s’était toujours montré son dévot serviteur, et qu’il jeûnait régulièrement la veille de ses fêtes. Notre-Seigneur, à la prière de sa mère, adoucit la rigueur de sa sentence, et il ajouta que, pour obtenir la délivrance complète de cette âme, il faudrait beaucoup de prières, d’aumônes et de pénitences.
On voit, par cet exemple, que la sainte Vierge assiste quelque fois au jugement pour secourir ses fidèles serviteurs ; il paraît qu’il en est de même des saints à qui l’on a témoigné une particulière dévotion pendant la vie. Une célèbre vision nous montre le roi Dagobert, déjà entraîné dans les flammes de l’enfer, pour ses crimes : lorsqu’il est arraché aux mains des démons par les saints martyrs Denys et Maurice, assisté du glorieux pontife saint Martin, qu’il avait honorés particulièrement tous trois pendant sa vie, leur élevant, dans ses États, de magnifiques basiliques. Cette histoire m’a paru digne d’être rapportée ici tout au long. On la trouve dans le benedictin Aymon (Histoire des Français, liv. IV, ch. XXIV).
Un évêque de Poitiers, nommé Ansoald, avait fait le voyage en Sicile pour s’occuper des affaires de son église ; à son retour, une tempête furieuse l’assaillit dans la Méditerranée, et le jeta dans une petite île à moitié déserte ; il y trouva un pieux ermite, avec qui il s’entretint longtemps des choses de Dieu et de la félicité des saints ; à la fin, la conversation tomba sur le pays d’où il venait, et sur le roi de France, Dagobert, dont le prélat fit le plus magnifique éloge ; l’ermite l’interrompant : « Vous paraissez ignorer, dit-il, que depuis votre départ de France, ce prince est passé à une vie meilleure. » [18]
 « L'évêque paraissant tout surpris de cette nouvelle, le solitaire, pour le convaincre, lui rapporta une vision qu'il avait eue, quelque temps auparavant. « Un matin, fatigué d'une longue veille passée en prières, je m'étais endormi, lui dit il. soudain, je vois paraître devant mes yeux un vénérable vieillard qui me prend par le bras, me secoue et m'éveille en me criant : vite, debout, levez-vous et mettez-vous en oraison afin d'implorer la divine miséricorde pou le roi Dagobert, dont l'âme a paru aujourd'hui devant Dieu. je me lève, je commence à prier, lorsque j'aperçois tout à coup, sur les flots de la Méditerranée, une troupe de démons conduisant le roi dans une barque et se dirigeant vers le volcan de Stromboli, d'où s'élancent continuellement des flammes et de la lave. En même temps, ils le poussaient, le frappaient, le torturaient de toutes les manières. Le malheureux prince invoquait avec des gémissements, les saints patrons de France, saint Denys, saint Maurice et saint Martin, les suppliant de se souvenir des magnifiques églises qu'il leur avait bâties de son vivant et de le secourir en cette extrémité. Un moment après, le ciel se couvre de nuages, la foudre éclate, les démons sont renversés, et l'on voit apparaître tout brillants de la gloire des bienheureux les trois saints que le roi avait invoqués : Oh ! Qui êtes-vous, s'écrie-t-il d'une voix suppliante, venez-vous enfin à mon secours ? — Nous sommes les martyrs, Denys et Maurice, et celui-ci est l'évêque Martin de Tours : parce que tu nous as invoqués, et que de ton vivant tu t'es montré notre fidèle serviteur, nous venons, à ton appel, te tirer des mains des démons et te conduire à l'éternité bienheureuse. Aussitôt, malgré les cris de rage des esprits infernaux, ils leur arrachent leur victime encore toute tremblante et, plaçant le prince au milieu d'eux, ils l'emportent au ciel en chantant : Beatus quem elegisti et assumpsisti, Domine. inhabitabit in atriis tuis, replebitur in bonis domus tuæ. »
Tel fut le récit du solitaire. L'évêque, étant rentré dans son diocèse, fit connaître cette vision. On remarqua qu'elle correspondait justement à la mort de Dagobert. C'est pourquoi on grava toute cette histoire sur le marbre de son tombeau où je l'ai vue et où chacun peut la voir aussi. Quant à l'intervention de la très sainte Vierge, les traits en sont trop multipliés pour pouvoir être racontés tous ici. Je me contenterai d'ajouter le fait suivant à l'histoire du soldat citée plus haut. J'ai trouvé cette histoire dans saint Ligurie. (V. Paraphrase du Salve Regina.) Une sainte religieuse, nommée sœur Catherine de saint Augustin, avait l'excellente dévotion de prier pour tous les défunts qu'elle avait connus sur la terre. Or, en son pays, vivait une femme de mauvaise vie, nommée Marie. Les scandales de cette malheureuse étaient tels que les habitants de l'endroit, indignés de sa conduite, la chassèrent du pays. Elle se retira dans les bois, et au bout de quelques mois mourut sans assistance et sans sacrements dans une grotte abandonnée. On traita son cadavre comme celui d'une bête morte, et on l'enterra dans un champ sans aucune prière. Personne ne doutait que la vieille pécheresse, après une pareille fin, ne fût irrémédiablement damnée, aussi on ne pensa pas à prier pour elle, et la sœur Catherine pas plus que les autres. Quatre ans se passèrent. Au bout de ce temps, la sœur aperçut un jour une âme du purgatoire qui lui dit en gémissant : « Sœur Catherine, je suis bien malheureuse. Vous avez la charité de recommander à Dieu tous ceux de votre connaissance qui viennent à mourir, il n'y a que moi pour qui vous ne priez pas ! » — « Eh ! Qui êtes-vous donc ? » — « Je suis cette pauvre Marie, qui mourut seule dans la grotte. » — « Eh ! quoi, Marie, vous êtes sauvée ! » — « Je suis sauvée par l'intercession de la Vierge Marie. Quand je me vis près de la mort, seule, sans aucun secours spirituel ni corporel, considérant en même temps le nombre et l'énormité de mes péchés, je me tournai avec confiance vers la mère de Dieu, et je lui dis : ô ma reine, vous êtes le refuge des pécheurs et des délaissés. Vous voyez qu'en ce moment suprême, je suis abandonnée de tout le monde, vous êtes mon unique espoir. Vous seule pouvez me secourir. Ayez pitié de moi, je vous prie. La bienheureuse Vierge exauça ma prière, et m'obtint la grâce de la contrition parfaite, c'est ainsi que je mourus et que je fus sauvée. Cette divine Mère ne borna pas là ses miséricordes. Quand je comparus au jugement devant Dieu, elle obtint de son Fils que ma peine dans le purgatoire serait considérablement abrégée. Mais comme la justice de Dieu ne peut plus rien relâcher de ses droits, j'ai souffert en intensité ce que j'aurais dû souffrir en durée. Présentement, je n'ai plus besoin que de quelques messes, et aussitôt qu'on les aura dites, je serai délivrée de toutes mes peines. Soyez assez charitable pour les faire célébrer pour moi, et je vous promets, quand je serai au ciel, de prier sans cesse Dieu et Marie pour vous. » Sœur Catherine s'empressa de faire dire les messes demandées, et quelques jours après, cette âme bienheureuse lui apparut montant au ciel, et la remercia de sa charité.
Ces exemples sont consolants. Mais en les rapprochant des enseignements de la théologie, on ne peut s'empêcher de rabattre un peu de la confiance qu'ils sembleraient devoir inspirer aux pécheurs. Il est certain que le sort éternel de l'homme est irrévocablement fixé au moment de sa mort. Croire que les prières des survivants, que l’intercession même de la sainte Vierge et des saints peuvent obtenir le salut éternel à une personne décédée dans l’état du péché mortel, ce serait se tromper grossièrement[2][2]. Il faut donc interpréter les visions que je viens de rapporter, et toutes celles du même genre, comme une expression symbolique des grâces obtenues par l’intercession des bienheureux au pécheur mourant, pour l’amener au repentir, et par le repentir, au salut. Penser autrement, ce serait aller contre l’enseignement unanime des docteurs. Du reste, il ne faut pas se représenter ce jugement se déroulant peu à peu dans un ordre successif, comme cela se fait dans les tribunaux d’ici-bas. C’est une suite de l’imperfection humaine de ne pas pouvoir arriver à la connaissance de la vérité que pas à pas et par une série d’investigations. Mais à la lumière de Dieu, il en sera bien autrement. En un clin d’œil, in ictu oculi, la cause sera entendue. Pas besoin d’appeler des témoins : le juge était là. Il a tout vu. Pas d’interrogatoire : d’un seul regard, l’âme verra toute sa vie, ses fautes et ses vertus, ce qui la condamne et ce qui l’absout. Pas de plaidoiries pour ou contre. Inutile d’essayer de fléchir la personne du juge. L’arrêt suit nécessairement la constatation de l’état de l’âme. Dieu ne se laisse pas émouvoir comme les hommes. Il agit en vertu des décrets éternels : à telle mesure de mérites, tel degré de gloire, à telle quantité de fautes, telle mesure de châtiments. L’âme voit en même temps son état et sa sentence. Cette sentence est différente selon les différents états de l’âme à la mort : à celui qui meurt dans le péché mortel, n’en eût-il qu’un seul, la sentence de réprobation : Va, maudit, au feu éternel, que j’avais préparé pour Satan et pour ses anges. Tu as voulu lui obéir sur la terre, va maintenant, misérable, partager ses supplices dans l’enfer. A l’âme qui meurt dans l’état de grâce, et qui n’a plus ni une seule souillure, ni une seule expiation à subir pour ses fautes passées, la parole de l’amour et de l’éternelle béatitude : Courage, bon et fidèle serviteur. parce que pendant les jours de ta vie mortelle, tu as été fidèle en de petites choses, je vais maintenant t’établir sur de grandes. Entre dans la joie de ton Seigneur, intra in gaudium Domini tui. Enfin, à ceux qui meurent en état de grâce mais qui ont encore des fautes vénielles à se reprocher ou qui n’ont pas encore suffisamment expié leurs fautes passées, la parole de l’amour et de la récompense différée : Pauvre âme, un jour tu jouiras de ma gloire, car tu es chère à mon cœur. Mais tu n’es pas encore assez pure en ce moment : aucune tache ne saurait subsister sous le regard de ma sainteté infinie. Va donc te purifier dans les flammes expiatrices. Le temps de ton supplice sera proportionné au nombre et à la gravité de tes fautes.
Dans quelles proportions chacune de ces trois sentences sera-t-elle prononcée ? Et quelle est en particulier la part de purgatoire au jugement de Dieu ? Question bien intéressante et bien grave. Les théologiens sont très partagés sur la solution : les uns, inclinant davantage du côté de la miséricorde, les autres, du côté de la justice. La question est loin d’être tranchée. Je dirai simplement ce qui me paraît le plus probable, en m’appuyant sur les données de l’expérience, et sur les révélations des saints. Un premier point, qui me paraît malheureusement trop certain, c’est que le très grand nombre de ceux qui paraissent devant Dieu tombent immédiatement dans les abîmes de l’enfer. Je sais bien que l’Apologétique moderne s’est efforcée de voiler cette vérité évangélique du petit nombre des élus, que notre siècle énervé ne saurait plus le supporter, parait-il. Le P. Faber dans son beau traité Créateur et créature s'efforce de prouver en s'appuyant surtout sur des raisons de convenance qu'au moins le plus grand nombre des catholiques est sauvé. Le P. Lacordaire, dans une conférence restée célèbre, a cru devoir prendre le contre-pied du fameux sermon de Massillon mais la beauté de son éloquence n'a pu séduire mes convictions et je m'en tiens à la parole du Maître : beaucoup d'appelés, peu d'élus multi enim sunt vocati pauci vero élect.
On lit dans la vie des Pères du désert que saint Antoine, le grand patriarche de la Thébaide, eut une vision à ce sujet. Il lui semblait que le monde était couvert comme d'un immense réseau. Les âmes tombaient toutes dans ces rets à peine si deux ou trois parvenaient à y échapper, semblables à ces rares oiseaux que nous voyons traverser le ciel dans une brumeuse journée de novembre. Si nous y réfléchissons, nous verrons bien que cette vision est l'expression exacte de ce qui se passe dans la réalité. La terre compte environ un milliard deux cents millions d'habitants. Sur ce grand nombre, il y a plus de 400 millions de chrétiens. C’est donc 800 millions de païens qui vivent et qui meurent hors de la voie du salut. Faisons aussi larges que vous voudrez la part des païens honnêtes qui n'ont pu connaître le Christ. Ajoutons-y les enfants qui meurent avant de s'être souillés du crime du paganisme. Cette troupe d'élite que je suppose un peu bénévolement former la moitié soit 750 millions n'en reste pas moins exclue du ciel puisque personne ne peut être sauvé que par la foi au Rédempteur. Le mieux qui puisse lui advenir, c'est de tomber après la mort dans les Limbes, c'est-à-dire après tout dans le vestibule de l'enfer[3][3]. Voilà pour les païens qui forment à eux seuls les deux tiers de la population totale du globe. La moitié est très certainement damnée pour ses vices et l'autre moitié, en tenant compte des petits enfants, si elle échappe à l'enfer, demeure à jamais exclue du ciel. Mais pour quiconque a vu de près ces malheureuses populations, il est clair que mon appréciation est bien indulgente. L'excuse de la bonne foi devient de jour en jour plus difficile car la bonne nouvelle a été annoncée partout. Quant à l'honnêteté morale des païens, quand on les connaît, on sait a quoi s'en tenir à cet égard. Restent un peu plus de 400 millions de chrétiens. Sur ce nombre, voyons combien se sauvent. De ces millions de chrétiens, 100 millions sont hérétiques et 80 millions schismatiques.
Leur salut aux uns comme aux autres est bien exposé car il leur faut l'excuse de la bonne foi et pour les hérétiques qui n'ont pas su garder les sacrements de la sainte Eglise. Il leur faut de plus la contrition parfaite pour rentrer en grâce avec Dieu après qu'ils l'ont offensé mortellement. Or chacun sait que c'est là un moyen assez difficile. J'arrive aux millions de catholiques c'est-à-dire au sixième de la population totale du globe c'est là le peuple choisi, le petit troupeau à qui il a été dit de ne pas craindre. Mais grand Dieu que de boucs parmi ces brebis ! On peut mettre en principe qu'à notre époque, les trois quarts des catholiques vivent dans l'habitude du péché mortel, sans confessions et sans pratiques religieuses. C'est au moins la proportion pour la France, en prenant dans chaque diocèse le catalogue des communions pascales et je ne crois pas que sous ce rapport la France soit dans une condition pire que les autres états catholiques. S'il y a ailleurs un peu plus de pratique, je crains bien qu'il n'y ait comme compensation plus de sacrilèges. Au fond, notre pauvre patrie, malgré ses défaillances, est encore restée la nation catholique, celle ou le dévouement de l'esprit chrétien est le plus vivant. Prenons donc la proportion pour la France et généralisons. Les trois quarts des adultes catholiques ne se confessent plus. Voilà la triste vérité. Je sais bien qu'il reste au fond des âmes la foi et qu'on se confesse presque toujours à l'heure de la mort. Hélas, quelles confessions ! Je le dis avec tristesse mais je le dis parce que c'est ma conviction intime. Je crois peu à ces conversions à l'heure de la mort. Les anciens pères, les vieux théologiens sont unanimes à déclarer qu'il faut s'en défier. Je ne vois pas pourquoi les hommes du XIXe siècle seraient privilégiés en cela. Telle vie, telle mort, voilà l'oracle de l'Esprit de Dieu et le témoignage de l'expérience. Pour moi, j'ai vu bien des malades dans cette situation. Je ne sais si j'oserais garantir le salut éternel de dix. Presque toujours la contrition fait défaut. Le bon propos n'existe pas. La charité est nulle. Ce qui le prouve, c'est que si par hasard quelqu'un de ces pénitents in extremis revient à la santé, il est excessivement rare de le voir persévérer. La conversion n'était pas sérieuse. Au fond, ces pauvres gens n'aiment pas Dieu. Parce qu'ils ont encore un peu de foi, ils le craignent mais ils ne l'aiment pas de cet amour initial qui, d'après le concile de Trente, suffit à l'attrition. Ils voudraient « bien mourir » parce qu'ils ont peur de l'enfer mais ils ne se soucient pas de « bien vivre ». S'ils pouvaient analyser ce qui se passe, alors dans leur conscience, ils y verraient cette arrière pensée : « Je me confesse parce que cela est nécessaire. Il y a la famille, les convenances sociales. On ne peut pourtant pas se faire enterrer comme un chien et puis qui sait personne n'est revenu nous dire ce qu'il y a de l'autre coté de la vie ». « Mais si tu reviens en santé », murmure la conscience… « Ma fois si je reviens en santé, ce sera comme par le passé. Ces choses là sont bonnes pour mourir mais elles me gêneraient singulièrement pour vivre ». Il sort de là une absolution nulle. Remarquez que je ne dis pas sacrilège car je veux mettre les choses au mieux. Je les suppose même de bonne foi ce qui du reste est fréquent avec leur incroyable ignorance des choses de Dieu. Mais même avec la bonne foi, on retiendra qu'après une vie tout entière passée dans l'oubli de Dieu, une absolution nulle est un mauvais passeport pour le ciel.
Paraissez maintenant, justes de la terre, petit troupeau demeuré fidèle, femmes pieuses, religieuses ferventes, ministres des autels. Sans doute voilà les prédestinés. Hélas ! Là encore il y a des âmes pour l'enfer. Que dis-je ? Si j'en crois les saints docteurs, la plus grande part serait encore pour l'enfer : capita sacerdotum pavimenta inferorum. Qui a prononcé ce blasphème ? C'est saint Jean Chrysostome, un de ceux qui ont le mieux connu le prêtre et ses misères. Hélas, hélas ! Qui nous dira les illusions des âmes pieuses, les mystères des fausses consciences, les aveuglements volontaires, les replâtrages et les puanteurs des sépulcres blanchis. Optimi pessima corruptio. Qui nous dira la profondeur de corruption où peut descendre une âme de choix quand, refusant de correspondre à la grâce, elle se met dans l'impossibilité de répondre à la sublimité de sa vocation. Le prêtre surtout, dès qu'il cesse d'être l'homme de Dieu devient presque infailliblement l'homme de Satan. Chez lui le péché mortel est presque inséparable du sacrilège de l'endurcissement. Voyez Judas. C'est l'histoire du mauvais prêtre. J'en appelle à saint Ligurie, à tous les confesseurs des retraites ecclésiastiques. Trouvent-ils exagérée la parole de saint Jean Chrysostome que je viens de rappeler ? Pour moi, en considérant non pas une époque mais toutes les époques de la vie de l'Eglise, non pas telle ou telle contrée mais toutes les contrées du monde catholique, j'en viens à me dire que ces paroles ne sont que l'expression juste d'une triste mais irréfragable vérité.
O Dieu, où sont vos élus ? Ah je comprends maintenant cette révélation de saint Bernard citée par le P. Lejeune. Ce saint ayant eu la révélation du sort éternel de toutes les âmes qui avaient comparu à deux jours différents devant le tribunal de Dieu remarqua avec horreur que sur ces quatre-vingt mille, trois seulement parmi les adultes furent sauvées le premier jour et deux le second jour. Et encore, de ces cinq âmes ainsi sauvées en deux jours, aucune n'alla au Ciel directement. Voilà pour le grand nombre des réprouvés.
Ceci bien établi, je dis en second lieu que parmi le petit nombre des élus, l'immense majorité descend en purgatoire en sorte que le grand nombre de ceux qui vont tout droit au Ciel est si petit qu'il ne compte vraiment pas. Voici ce qu'on lit dans la vie de sainte Thérèse (chap. XXXVIII) : "Je ferai observer que de tant d'âmes je n'en ai vu que trois aller directement au Ciel sans passer par le purgatoire : Celle du religieux dont je viens de parler, celle du vénérable Pierre d'Alcantara et celle de ce Père Dominicain plus haut mentionné" (il s'agit du Père Pierre Ybanez un de ses confesseurs). Quand on réfléchit au grand nombre de visions du purgatoire qu'elle eut dans sa vie et au grand nombre des saintes âmes qui vivaient alors dans l'Eglise, ce témoignage de sainte Thérèse est décisif et dispense d'en chercher d'autres. Il y a plus. Nous voyons que les saints canonisés eux-mêmes ne sont pas toujours exempts des peines du purgatoire. On lit dans saint Pierre Damien que saint Séverin, archevêque de Cologne, y demeura quelque temps malgré son zèle apostolique et ses admirables vertus.
L'histoire du diacre Paschase rapportée par saint Grégoire dans ses dialogues (livre IV chap XI) est aussi étonnante. Après sa mort, sa dalmatique placée sur son cercueil avait fait des miracles. Après cela, comment ne pas croire qu'il était déjà dans la gloire. Il n'en était rien cependant et il lui restait encore une longue expiation à faire comme il le déclara à saint Germain de Capoue. Après cet exemple, qui pourrait se flatter d'échapper au purgatoire ? Tout ceci est triste mais à quoi servirait de voiler la vérité si les jugements de Dieu sont si formidables ? Demandons donc avec crainte et humilité d'être du petit nombre des élus et, pour assurer notre salut, vivons dans la crainte comme ont vécu tous les saints en méditant ces paroles du Prophète-Roi : Domine confige timore tuo carnes meas.
 
Chapitre 2 : Où est le purgatoire ?
Au centre de la terre ; Près de l’enfer ; Exceptionnellement sur terre.
Voilà à grands traits l'histoire du culte des morts dans l'Eglise. On voit par là que les définitions du concile de Trente, la tradition et les révélations des saints concordent ensemble pour établir d'une manière irréfragable la foi au purgatoire. L'existence du purgatoire une fois bien établie une question fort intéressante se présente : Où est situé le purgatoire ? L'Eglise s'est bien gardée de rien définir à cet égard. Les théologiens abondent chacun dans leur sens. La question est parfaitement libre. J'essayerai donc à l'aide du raisonnement, appuyé sur les révélations des saints, d'établir ce qui me parait le plus probable. La tradition de tous les peuples, les enseignements des anciens docteurs, l'étymologie même du mot, placent l'enfer au centre de la terre. Sainte Françoise Romaine, dans ses révélations, nous apprend que le purgatoire est un simple département de l'enfer. Selon elle, l'enfer est divisé en quatre compartiments ou zones. Au centre même est le séjour des damnés ; puis en s’approchant de la surface du globe, on rencontre le purgatoire, le limbe des anciens patriarches, et enfin le limbe des petits enfants morts sans baptême. Tout ceci est parfaitement conforme au sentiment de saint Thomas d'après lequel le feu du purgatoire est le même que celui de l'enfer. D’où il s'ensuit que le purgatoire et l'enfer sont voisins. Ce sentiment s'accorde très bien avec les données de la science moderne sur le feu central.
Il faut admettre néanmoins qu'il y a des exceptions et que la justice de Dieu permet quelquefois que l'expiation d'une âme se fasse aux lieux mêmes ou elle a péché (Illust. miracula, lib. XXVIII, cap. XXXVI). D'autre fois, surtout pour ceux qui sont morts de mort violente, il parait que c'est au lieu même ou ils ont été tués que se fait l'expiation. Les légendes de tous les grands champs de bataille, de tous les endroits où le sang a coulé par le crime, nous parlent de voix plaintives entendues la nuit pour demander des prières. En faisant aussi large que l'on voudra la part de la superstition et de la frayeur, il me paraîtrait dur de rejeter en bloc tous les faits de ce genre que l'on rapporte d'autant plus qu'un bon nombre ont pour garants des auteurs sérieux. C'est ainsi que Trithème dans sa CHRONIQUE (année 8), raconte l'histoire de nombreux soldats apparaissant à des religieux sur le champ de bataille où ils étaient tombés pour réclamer des prières et dans un ouvrage plus récent la Vie du P. Joseph Anchieta surnommé, à cause de son zèle apostolique, l'apôtre du Brésil, on voit de malheureux assassinés se dresser sur le bord du lac ou leurs dépouilles avaient été jetées pour réclamer les prières du saint prêtre.
Faut-il en conclure qu'il n'y a pas de lieu spécial assigné à la purification des âmes ? Ce serait aller trop loin et généraliser des exceptions. Le très grand nombre des révélations qui concernent le purgatoire assigne aux âmes qui y sont condamnées un lieu spécial ou elles sont réunies pour souffrir et pour expier. Un très grand nombre d'autres révélations assignent à ce lieu les entrailles de la terre. L'Eglise semble insinuer cette opinion dans sa liturgie quand elle demande pour les défunts, que la miséricorde de Dieu les arrache des portes de l'enfer (A porta inferi erue, Domine, animas eorum) et quand elle leur fait pousser leurs gémissements des profondeurs de l'abîme De profundis clamavi ad te Domine.
Nous conclurons donc avec saint Thomas "que quant au lieu du purgatoire, il n'y a rien d'expressément déterminé dans l'Ecriture et l'on ne peut à ce sujet apporter de raisons décisives. Cependant, il est probable et tout à fait conforme au sentiment des saints et aux révélations faites à plusieurs que le lieu du purgatoire est double. Le premier et c'est la loi commune, est voisin de l'enfer en sorte que c'est le même feu qui tourmente les damnés dans l'enfer et qui purifie les justes dans le purgatoire. Le second lieu du purgatoire n'existe que par une sorte de dispense et c'est ainsi que nous lisons que des âmes ont été punies en différents lieux soit pour l'instruction des vivants soit pour le soulagement des morts qui sont mis ainsi en état de réclamer nos suffrages et de voir diminuer leurs peines " (IIIa parte, in suppl. De Purgat., art. 2.)
A Bruxelles, on voit se former une congrégation dont le but est de prier pour la délivrance des âmes du purgatoire car, disent les statuts de cette association, s’il y a dans l’Église des ordres religieux très saintement établis pour la rédemption des captifs, à combien plus forte raison doit-il y avoir des congrégations et des confréries qui s’emploient non pas à tirer des fers les corps des chrétiens mais à délivrer leurs âmes du purgatoire. Ces pieuses confréries se multiplient en France, en Espagne, par tout le monde chrétien et partout elles sont enrichies de privilèges et de nombreuses indulgences par les Evêques et les Souverains Pontifes. Notre dix-neuvième siècle qui a tant de misères morales et qui malgré cela ou peut-être à cause de cela restera le siècle des bonnes œuvres, n’a pas voulu demeurer en arrière de ces magnifiques mouvements. Jamais peut-être les personnes pieuses n’ont davantage prié pour les morts. La pratique du voeu héroïque en faveur des défunts, pratique qui n’existait guère qu’à l’état d’exception, s’est si bien généralisée qu’on a vu des communautés entières faire ainsi aux défunts l’abandon de tout le mérite, de leurs bonnes œuvres. En beaucoup d’endroits s’est établi l’usage de consacrer le mois de novembre tout entier au soulagement des âmes du purgatoire. Enfin, dans ces dernières années, un ordre religieux s’est formé dont le but est de procurer par la prière et le sacrifice le soulagement de ces pauvres âmes. On lira avec intérêt dans l’excellent petit livre du P. Blot intitulé les Auxiliatrices du purgatoire, l’histoire de cette nouvelle famille religieuse dont les débuts eurent l’honneur d’être inspirés, soutenus et bénis par le saint curé d’Ars fin 1840.
En voilà assez pour prouver que, si les impies cherchent à effacer parmi le souvenir des morts, si les indifférents les oublient facilement et ne s’occupent guère de prier pour eux, Dieu a voulu remédier à ce mal en suscitant des âmes généreuses qui ont adopté pour ainsi dire ces déshérités du purgatoire et qui ont entrepris de faire pour ceux que l’on oublie si vite ce que chaque famille faisait pour les siens aux âges de foi.
 
 
Chapitre 3 Les peines du purgatoire - Leur Rigueur 
Entrée de l'âme dans le purgatoire - Peines du purgatoire - Double peine, peine du dam, peine du sens - Rigueur des peines du purgatoire. - Exemples nombreux à ce sujet. - Châtiments des plus petites fautes - Nécessité de prier pour les plus saints.
Nous avons laissé l'âme au tribunal de Dieu, attendant avec anxiété sa sentence. Supposons qu'elle est condamnée au purgatoire. Voici ce qui va arriver aussitôt que le juge a parlé. L'âme est conduite au lieu qui lui est assigné pour son expiation. Sainte Catherine de Gênes, dans son admirable Traité du purgatoire, nous apprend que l'âme court s'y précipiter d'elle-même tant elle se fait horreur aux clarté de la sainteté infinie et tant elle a hâte de se purifier de ses souillures. Voici ses paroles[4][4]. " Comme l'esprit net et purifié ne trouve son repos qu'en Dieu pour lequel il a été crée, ainsi l'âme qui est en péché n'aura d'autre place que l'enfer. Dieu le lui assigne pour sa fin à l'instant de la séparation de l'esprit et du corps. L'âme qui a quitté son enveloppe en état de péché mortel se rend au lieu qui lui est destiné. Elle y est conduite par la nature même du péché et si dans ce moment elle ne trouvait pas cette disposition émanée de la justice de Dieu, elle demeurerait dans un enfer pire que celui qui existe car elle serait en dehors d'une ordonnance qui participe de la divine miséricorde et ou la souffrance est moindre que la peine méritée. "
"Il en est de même du purgatoire. L'âme séparée du corps n'étant pas nette, voit en elle un empêchement qui ne peut lui être ôté que par le moyen du purgatoire. Elle va volontairement s'y jeter. Si ce lieu préparé pour la délivrer de l'obstacle qui la sépare de Dieu n'existait pas, un enfer pire que le purgatoire s'engendrerait en elle au moment même car elle comprendrait que cet obstacle ne lui permettrait pas de s'approcher de son but et de sa fin"
"Je dirai plus encore de la part de Dieu. Le Paradis n'a point de portes mais quiconque veut y entrer entre car le Seigneur est tout miséricorde et il se tient vis-à-vis de nous les bras ouverts pour nous recevoir dans sa gloire"
"Mais je vois aussi que cette divine essence est d'une telle pureté que l'âme qui trouve en soi le moindre atome d'imperfection se précipiterait en mille enfers plutôt que de demeurer avec une tache en la présence de la Majesté infinie"
"Trouvant donc le purgatoire disposé pour lui enlever ses souillures, elle s'y élance et elle estime que c'est par l'effet d'une grande miséricorde qu'elle découvre un lieu ou elle peut se délivrer de l'empêchement qu'elle voit en elle"
Les révélations des saints confirment ces vues de sainte Catherine de Gênes sur la spontanéité avec laquelle l'âme se précipite au purgatoire pour y demeurer jusqu'à ce qu'elle ait expié toutes ses fautes. Voici ce que j'ai lu dans sainte Gertrude : Une jeune religieuse de son monastère qu'elle aimait singulièrement à cause de ses grandes vertus, était morte dans les plus beaux sentiments de piété. Pendant qu'elle recommandait ardemment cette chère âme à Dieu, elle fut ravie en extase. Elle aperçut la défunte devant le trône de Dieu environnée d'une brillante auréole et couverte de riches vêtements. Cependant, elle paraissait triste et préoccupée. Ses yeux étaient baissés comme si elle eut honte de paraître devant la face de Dieu. On eut dit qu'elle voulait se cacher et s'enfuir.
Gertrude toute surprise demanda au divin Epoux des vierges la cause de cette tristesse et de cet embarras extraordinaire : "Très doux Jésus, pourquoi dans votre bonté infinie n'invitez-vous pas votre épouse à s'approcher de vous et à entrer dans la joie de son Seigneur ? Pourquoi ne lui ouvrez-vous pas vos bras et la laissez-vous à l'écart triste et craintive ?"
Alors Notre Seigneur fit signe à cette bonne religieuse de s'approcher et il lui souriait avec amour mais elle, de plus en plus troublée, hésitait. Enfin, toute tremblante, elle fit une grande inclinaison et s'éloigna. Alors sainte Gertrude encore plus étonnée s'adresse directement à l'âme : "Eh bien ! Ma fille, le Sauveur vous appelle et vous vous éloignez. Vous avez désiré ce bonheur toute votre vie et maintenant que vous êtes appelée à en jouir vous n'avez plus que de la froideur, ne voyez-vous pas le bon Jésus qui vous attend ?" « Ah ma mère, répondit cette âme, je ne suis pas encore digne de paraître devant l'Agneau immaculé. Il me reste des souillures que j'ai contractées sur la terre pour s'approcher du soleil de justice. Il faut être plus pur que le rayon de la lumière. Je n'ai pas encore cette pureté parfaite qu'il aime à contempler dans ses saints. Sachez que lors même que la porte du Ciel me serait ouverte toute grande, quand il dépendrait de moi de m'y élancer d'un bond, je n'oserais le faire avant d'être entièrement purifiée des plus petites taches. Il me semble que le choeur des vierges qui suit l'Agneau en tous lieux me repousserait bien loin. "
"Eh quoi ! reprit la sainte abbesse, je vous vois pourtant environnée de lumière et de gloire !"
"Ce que vous voyez répondit l'âme, n'est que la frange du vêtement de l'immortalité. C'est bien autre chose quand on voit Dieu, qu'on vit en lui et qu'on le possède à jamais. Mais pour cela, il ne faut pas avoir une souillure. "
L'âme est donc portée d'elle-même à se plonger dans les flammes du purgatoire. Cependant d'après sainte Françoise Romaine et plusieurs autres saints, l'ange gardien est chargé d'introduire l'âme en ce lieu d'expiation. Ce qui du reste ne contredit nullement ce que je viens de dire. Sainte Anna-Marie Taigi vit ainsi l'âme d'un excellent prêtre conduite en purgatoire par son ange gardien. Il semble par là que le démon n'a pas de pouvoir sur ces saintes âmes qui ont triomphé de ses ruses et de ses assauts pendant la vie. Conduite par son ange gardien, cette âme prédestinée court au lieu des expiations et une place lui est assignée selon la nature de ses fautes. O Dieu, quelle terrible impression doit alors se faire dans cette âme. Il n'y a qu'un instant, alors qu'elle vivait encore dans la chair, elle reposait dans un bon lit et chacun de ceux qui l'assistaient s'ingéniait par tous les moyens possibles à adoucir les souffrances de son agonie. Maintenant la voici plongée dans les flammes, n'ayant pour couche que des brasiers ardents sans aucun soulagement sans aucune autre consolation que l'espérance de voir dans un temps bien éloigné peut-être finir ces indicibles tourments. Ah, si l'on pensait souvent à cette heure effroyable, on ne pécherait pas et l'on se consumerait en pénitences et en expiations pour effacer les derniers restes de ses souillures. Et pour ceux qui sont là auprès de ce cadavre, s'ils y pensaient, quelle prédication convaincante! Mais au lieu de cela, l'esprit de foi est si peu vivant dans les âmes qu'on éprouve d'ordinaire un sentiment de soulagement, en pensant que le pauvre malade en est quitte des souffrances de la vie.
On dit, je l'ai entendu bien des fois : « Il est bien heureux, il ne souffre plus ». Parole païenne, parole exécrable, que je n'ai jamais entendue sans frémir ! Il ne souffre plus ! Et qu'en savez-vous ? Avez-vous donc la certitude que cette âme était assez pure pour entrer de suite au Ciel ? Ah ! Chrétiens, en présence de ce cadavre qui ne souffre plus, c'est vrai, pensez donc à cette âme qui commence, à cette heure, à savoir ce que c'est que souffrir, car les souffrances de la maladie la plus aiguë ne sont rien, en comparaison des peines de l'autre vie. Pensez au purgatoire où cette âme fait son entrée à cette heure. Pensez à ces flammes dévorantes au milieu desquelles elle doit habiter désormais, et au lieu de prodiguer au défunt ces louanges banales, qui ne sauraient lui servir, tombez à genoux près de ce lit funèbre, et commencez par une prière fervente ce grand ministère de soulagement, que vous devez continuer, jusqu'au jour où vous pourrez penser qu'à force de prières, de bonnes œuvres et d'expiations de votre part, cette âme est enfin arrivée à la béatitude. Alors seulement vous pourrez vous reposer et dire : il est bien heureux, il ne souffre plus.
Les peines les plus intenses
En effet, d'après l'enseignement de tous les docteurs, les souffrances du purgatoire sont sans proportion aucune avec ce que l'on appelle de ce nom sur la terre. D'après saint Thomas, qui résume ici tout l'enseignement de l'école, les peines du purgatoire sont les mêmes que celles de l'enfer, à la durée près. Après les théologiens voulez-vous consulter les mystiques ? Voici ce que dit sainte Catherine de Gênes à ce sujet : "Les âmes éprouvent un tourment si extrême qu'aucune langue ne pourrait le raconter, ni aucun entendement en donner la moindre notion si Dieu ne le faisait connaître par grâce spéciale. " (Traité du purg., II.)
"Aucune langue ne saurait exprimer, aucun esprit ne saurait se faire une idée de ce qu'est le purgatoire. Quant à la grandeur de la peine, elle égale l'enfer. " (Même traité. VIII.)
Il y a dans le purgatoire comme dans l'enfer une double peine, la peine du dam qui consiste en la privation de Dieu, et la peine du sens.
La peine du dam est sans comparaison la plus grande. Elle est d'autant plus vive que ces âmes, étant dans l'amitié de Dieu, ressentent un besoin plus vif de s'unir à Lui. Voici la belle similitude qu'emploie à cette occasion sainte Catherine.
"Si dans le monde entier il n'y avait qu'un seul pain, dont la simple vue dût rassasier toutes les créatures, et si, d'autre part, l'homme ayant par nature, quand il est sain, l'instinct de manger, ne mangeait point, et que cependant il ne pût ni tomber malade ni mourir, sa faim croîtrait toujours, parce que jamais son instinct de manger ne diminuerait, et sachant que le pain en question le rassasierait, et sachant que le pain en question pourrait lui être ôté, il serait nécessairement dans une peine intolérable. Plus il approcherait de ce pain, sans le voir, plus aussi s'enflammerait en lui le désir naturel qui le pousserait constamment vers cet aliment, objet de toute son envie. Mais s'il était sûr de ne jamais voir ce pain, il aurait en ce point, un enfer accompli, comme les âmes damnées, lesquelles sont privées de l'espérance de voir jamais Dieu, notre Rédempteur, qui est le vrai pain. Les âmes du purgatoire, au contraire, ont l'espérance de voir le pain et de s'en rassasier complètement, mais elles souffrent une faim très cruelle, et sont dans une grande peine, tant qu'elles ne peuvent pas se nourrir de ce pain qui est Jésus-Christ, vrai Dieu Sauveur et notre amour"[5][5].
L'Eglise ne s'est pas prononcée sur la nature de la peine du sens. Au concile de Florence, la question fut longuement débattue entre les Grecs et les Latins, mais pour ne pas mettre obstacle à la réunion projetée des deux Eglises, on s'abstint de rien décider. Néanmoins tous les Théologiens enseignent que cette peine est celle du feu, comme pour les damnés. Il y aurait donc témérité à s'écarter de cette opinion, qui a pour elle toute l'école. D'après saint Grégoire le Grand, saint Augustin et saint Thomas, ce feu est substantiellement le même que celui de l'enfer. L'éternité seule fait la différence. Et maintenant que nous avons entendu les Théologiens, il faut en venir aux révélations des saints et descendre, à leur suite, dans ces sombres et brûlants cachots. C'est un triste spectacle, mais il est trop instructif pour que nous le laissions passer. Après tout, empruntant la pensée de saint Augustin au sujet de l'enfer, je dirai qu'il vaut encore mieux descendre par la pensée dans ces mystérieux abîmes pendant la vie, que de s'exposer à y descendre en réalité après la mort.
J'ai trouvé le fait suivant dans l'historien du Père Stanislas Chosca, Dominicain, et je le rapporte parce qu'il est bien propre à nous inspirer une juste terreur des rigueurs du purgatoire[6][6]. Un jour qu'il priait pour les défunts, une âme lui apparut toute dévorée de flammes. Le saint lui demanda si ce feu était plus pénétrant que celui d'ici-bas. "Ah ! s'écria cette âme, tous les feux de la terre comparés à celui du purgatoire sont comme un souffle rafraîchissant. "
- "Eh quoi ! Est-ce possible, reprit le religieux, je voudrais bien en faire l'épreuve, à condition que ce fût autant d'ôté à mon expiation future. "
- "Un homme mortel ne pourrait sans mourir aussitôt en supporter la moindre partie. Cependant pour te convaincre, étends la main. "
Stanislas, sans s'effrayer, lui tend la main, sur laquelle le défunt laisse tomber une goutte de sa sueur, ou au moins d'un liquide qui en avait l'apparence. A l'instant celui-ci pousse un cri perçant et tombe sans connaissance, tant la douleur est affreuse.
Les religieux de la maison accourent, on s'empresse autour de lui, on lui prodigue tous les soins que réclame son état. A la fin il revient à lui, et tout plein encore de terreur, il raconte l'effrayant événement dont il a été le témoin et la victime : "Ah ! disait-il avec une éloquence convaincue et convaincante, ah ! Mes Pères, si nous connaissions la rigueur des châtiments divins, jamais nous ne pécherions. Faisons pénitence pendant la vie, pour n'avoir pas à la faire dans l'autre, car ces expiations sont terribles. Combattons nos défauts pour nous en corriger, et surtout gardons-nous des petites fautes, car le Juge éternel en tient compte. La majesté divine est si sainte qu'elle ne souffre pas la moindre tache dans ses élus. Ils fuiraient d'eux-mêmes le séjour de la gloire immortelle, s'il leur était donné d'y pénétrer en cet état…"
Ayant ainsi parlé, il se mit au lit et vécut encore un an, dans des souffrances intolérables que lui causait l'ardeur de sa plaie. Avant d'expirer, il exhorta encore une fois ses frères à se souvenir des rigueurs de la justice divine, et il mourut dans la paix des enfants de Dieu.
L'historien, sur la foi duquel je rapporte cette histoire, dit que cet exemple terrible ranima la ferveur dans tous les Monastères, et que chaque religieux s'excitait à l'envie à servir Dieu avec ferveur, pour éviter ces supplices vraiment effroyables.
Un fait presque semblable arriva à la bienheureuse Catherine de Racconigi[7][7].
Un soir qu'elle était étendue dans son lit, avec une grosse fièvre, elle se mit à penser aux ardeurs du purgatoire. Bientôt, selon son habitude, elle s'éleva de la méditation à l'extase, et elle fut conduite par Notre Seigneur dans le purgatoire. Elle vit ces brasiers ardents, ces flammes dévorantes, au milieu desquelles sont retenues les âmes à qui il reste quelque expiation après la mort. Pendant qu'elle contemplait ce lamentable spectacle, elle entendit une voix qui lui dit : "Catherine, afin que tu puisses procurer avec plus de ferveur la délivrance de ces âmes, tu vas ressentir tout cela pour un moment". A l'instant une étincelle se détache et vient la frapper à la joue gauche. Ses compagnes qui se tenaient auprès d'elle pour la soigner, virent très bien cette étincelle, et elles virent en même temps avec terreur son visage enfler d'une manière prodigieuse. Il demeura plusieurs jours dans cet état, et la bienheureuse racontait à ses sœurs que les souffrances qu'elle avait endurées, et elle avait beaucoup souffert jusqu'à ce jour, n'étaient rien en comparaison de ce que cette simple étincelle lui faisait éprouver. Jusque-là, elle s'était occupée d'une manière toute spéciale de soulager les âmes du purgatoire, mais à partir de ce moment, elle redoubla de ferveur et d'austérités pour accélérer leur délivrance, car elle savait par expérience le grand besoin qu'elles ont d'être délivrées de leurs supplices.
Voici encore un trait que j'ai trouvé dans la vie de saint Nicolas Tolentino, et qui est bien intéressant pour le sujet que je traite dans ce chapitre[8]. Un samedi qu'il reposait pendant la nuit, il vit en songe une pauvre âme en peine, qui le suppliait de dire, le lendemain matin, la sainte messe pour elle, et pour plusieurs autres âmes qui souffraient de manière affreuse dans le purgatoire. Nicolas reconnaissait très bien la voix, bien qu'il ne pût se rappeler celui à qui elle appartenait. "Qui êtes-vous donc, demanda-t-il ?" - "Je suis, répondit l'âme, votre défunt ami, le frère Pellegrino d'Osimo. J'avais mérité, par mes fautes, les châtiments éternels de l'enfer. Je leur ai échappé par la miséricorde de Dieu, mais je n'ai pu éviter l'expiation douloureuse qui me reste à faire pour un long temps. Je viens, en mon nom et en celui d'âmes malheureuses, vous supplier de dire demain la sainte messe. Nous en attendons notre délivrance, ou au moins un grand soulagement. "
"Que le Seigneur, répondit le saint, vous applique lui-même les mérites de son sang, mais pour moi je ne puis vous secourir en vous disant demain cette messe de Requiem, car je suis l'officiant de semaine, et demain dimanche je ne puis célébrer au chœur la messe des défunts".
- "Ah ! venez au moins avec moi, s'écria le défunt, avec des gémissements et des larmes, je vous en conjure par l'amour de Dieu, venez contempler nos souffrances et vous ne me laisserez pas plus longtemps dans de pareilles angoisses.
Alors, il lui sembla qu'il était transporté dans le purgatoire. Il vit une plaine immense où une grande multitude d'âmes de tout âge, de toute condition, étaient livrées à des tortures diverses et épouvantables. Il faudrait la plume du change de l'enfer et du purgatoire pour redire les tourments indicibles de ces pauvres âmes, et encore l'imagination du Dante paraît pâle pour rendre de pareils tableaux. Je n'essayerai donc pas de le faire. Qu'il me suffise de dire que toutes ces pauvres âmes imploraient tristement le bienheureux Nicolas.
« Voilà, lui dit le frère Pellegrino, la situation de ceux qui m'ont envoyé vers vous. Or comme vous êtes agréable à Dieu, nous avons la confiance qu'il ne refuserait rien à l'oblation du saint sacrifice faite par vous, et nous sommes sûrs que la divine miséricorde nous délivrerait. »
A ce lamentable spectacle, le saint, dont la bonté était grande, ne pouvait retenir ses larmes : il se mit aussitôt en prière pour soulager tant le malheureux, et le lendemain matin, il alla trouver son prieur pour lui raconter ce qui s'était passé. Celui-ci, partageant son émotion, le dispensa, pour ce jour-là et pour toute la semaine, de sa fonction d'hebdomadaire, afin qu'il pût offrir le saint sacrifice, et se consacrer tout entier au soulagement de ces pauvres âmes. Le saint se rendit à la sacristie, et célébra avec une extraordinaire dévotion la messe demandée. Pendant toute la semaine, il continua d'offrir le saint sacrifice à cette intention, s'occupant en outre, jour et nuit, à toutes sortes de bonnes œuvres et de macérations. Il prolongeait ses oraisons, jeûnant au pain et à l'eau, se donnait de sanglantes disciplines, et portait autour des reins une chaîne de fer étroitement serrée. Plusieurs fois, pendant cette semaine, le démon essaya de le trouver dans ces saints exercices, mais il tint bon avec courage, et à la fin de la semaine, le frère Pellegrino lui apparut de nouveau, mais non plus livré à d'effroyables tortures. Il était revêtu d'une robe blanche, et tout environné d'une splendeur céleste dans laquelle se jouaient une quantité d'âmes bienheureuses. Toutes le saluèrent en l'appelant leur libérateur, et en s'élevant au ciel, elles chantaient le verset du psalmiste, (Salvasti nos de affligentibus nos, et odientes nos confudisti.) Vous nous avez délivrés de ceux qui nous……
Je terminerai ce que j'ai à dire des rigueurs du purgatoire par l'histoire suivante[9][9].
A Zamora, ville du royaume de Léon, en Espagne, vivait, dans un couvent de dominicains, un bon religieux qui s'était lié d'une étroite et sainte amitié avec un franciscain, comme lui, homme de grande vertu. Un jour qu'ils causaient entre eux des choses éternelles, ils se promirent mutuellement que le premier qui mourrait, apparaîtrait à l'autre, s'il plaisait à Dieu, pour l'instruire de son sort en l'autre monde. Ce fut le frère mineur qui mourut le premier. Il tint sa promesse, et un jour que le fils de saint Dominique préparait le réfectoire, il lui apparut. Après l'avoir salué avec affection, il dit à son ami qu'il était sauvé mais qu'il lui restait beaucoup à souffrir, pour une infinité de petites fautes dont il n'avait pas eu assez de repentir pendant sa vie. "Rien sur la terre ne peut donner, lui dit-il, une idée de ces tortures. En voulez-vous une preuve sensible ?" Il étendit la main droite sur la table du réfectoire. La marque s'y enfonça aussi profondément que si l'on y eût appliqué un fer rouge. On peut se faire une idée de l'émotion du dominicain. Cette table se conserva à Zamora jusqu'à la fin du siècle dernier. Depuis, les révolutions l'ont fait disparaître, comme tant d'autres souvenirs intéressants pour la piété.
Mais peut-être on dira que ces affreux supplices sont réservés aux grands pécheurs, à ceux qui ayant accumulé leurs dettes pendant la vie, ne se sont convertis qu'à la mort, et n'ont pas eu le temps de faire pénitence. Hélas, il faut encore perdre cette illusion. Ce sont des fautes relativement légères qui sont punies avec cette rigueur. On a pu voir dans les exemples cités plus haut qu'il ne s'agit pas de grands pécheurs, ce sont de bons religieux, de fervents chrétiens, qui subissent ces rudes expiations. Mais les faits que je vais rapporter, mettront encore mieux cette vérité dans son jour.
On lit dans la vie de la vénérable Agnès de Jésus, religieuse dominicaine, que pendant plus d'une année elle s'imposa de grandes pénitences et adressa à Dieu beaucoup de ferventes prières pour le repos de l'âme du père de son confesseur, le Père Panassière. Cet homme lui apparaissait souvent, sollicitant instamment ses suffrages. Un jour, il lui appliqua simplement la main sur l'épaule, et c'en fut assez pour qu'elle ressentît pendant plus de six heures les ardeurs intolérables du purgatoire. Il fut enfin délivré après treize mois de tortures. Sur quoi les auteurs des mémoires sur la vie de la Mère Agnès font remarquer la rigueur des jugements de Dieu : cet homme avait vécu saintement dans le siècle. C'était un confesseur de la foi, car il avait été rudement éprouvé par les protestants de Nîmes, jusque-là qu'on s'était emparé de ses biens, qu'on l'avait jeté en prison et vexé de toutes manières. Avant de mourir, il avait supporté avec patience une longue et douloureuse maladie, et nonobstant tant de mérites acquis, nonobstant les jeûnes, les prières, les disciplines de la charitable Agnès, nonobstant les messes nombreuses célébrées par le Père Panassière, son fils, il resta ainsi plus d'un an livré à d'effroyables tortures.
Voici un exemple plus remarquable encore. Pendant que cette même Mère Agnès était Prieure de son couvent, une de ses religieuses, nommée sœur Angélique, vint à mourir, et le lendemain, le confesseur de la communauté ordonna à la Mère d'aller prier sur son tombeau. Elle y fut aussitôt, et se trouvant là, seule, à genoux, pendant la nuit, elle fut saisie d'une frayeur subite.



C'était vraisemblablement l'ennemi des âmes qui voulait détourner la Prieure de son charitable office. Mais habituée depuis longtemps à ses ruses, elle tint ferme, et offrit à Dieu cet effroi comme expiation, lui représentant, en même temps, que ce n'était pas la curiosité mais l'obéissance qui la portait à s'enquérir de l'état de cette âme et que, puisqu'il lui avait plu de la faire bergère de cette pauvre brebis, il était naturel qu'elle s'en mît en peine après sa mort. A l'instant elle vit devant elle la défunte, en habit de religieuse, et elle sentit comme une flamme ardente qu'on lui portait au visage. Alors la sœur, avec une grande humilité, lui demanda pardon des peines qu'elle lui avait causées pendant la vie, et à la mort, la remerciant de l'assistance qu'elle avait bien voulu lui donner. La Mère Agnès, de son côté, lui demandait pardon, toute confuse, prétendant dans son humilité ne lui avoir pas rendu tous les offices auxquels elle était tenue, par sa charge de supérieure. Cependant la sœur Angélique la remerciait en particulier de ce que souvent, pendant sa vie, elle lui avait répété cette parole des saints livres : " Maudit soit celui qui fait l'œuvre de Dieu négligemment". Elle l'invitait en même temps à continuer de former les sœurs à servir Dieu avec diligence, et à l'aimer de tout leur cœur. "Si on pouvait comprendre, lui dit-elle, combien grands sont les tourments du purgatoire, on serait toujours sur ses gardes"[10][10].
On sait quelle était la ferveur des premières compagnes de sainte Thérèse, de ces âmes d'élite qu'elle s'était associées, pour la réforme du Carmel. Cependant, malgré leur sainteté, malgré leur héroïque pénitence, presque toutes passèrent par les supplices du purgatoire. Voici ce que la sainte raconte de l'une d'elle[11][11] : "Une religieuse de ce monastère, grande servante de Dieu, était décédée, il n'y avait pas encore deux jours. On célébrait l'office des morts pour elle dans le chœur, une sœur lisait une leçon et j'étais debout pour dire le verset. A la moitié de la leçon, je vis l'âme de cette religieuse sortir du fond de la terre et aller au Ciel. Dans ce même monastère venait de mourir à l'âge de dix-huit à vingt ans une autre religieuse, vrai modèle de ferveur, de régularité et de vertu. Sa vie n'avait été qu'un tissu de maladies et de souffrances patiemment endurées. Je ne doutais pas qu'après avoir ainsi vécu, elle n'eût plus de mérite qu'il ne lui en fallait pour être exempte du purgatoire. Cependant, tandis que j'étais à l'office, avant qu'on ne la portât en terre et environ quatre heures après sa mort, je vis son âme sortir également de terre et aller au Ciel".



Un lecteur dira peut-être, qu'après tout, voilà un purgatoire assez léger, et que ces deux saintes âmes s'en sont tirées à bon compte, mais qu'il réfléchisse d'une part à la sainteté de vie de ces premières Carmélites et de l'autre à l'atrocité des supplices du purgatoire, et il sera épouvanté des rigueurs de la justice divine. Hélas ! Si nous étions condamnés à mourir dans les flammes, et que la cruauté du bourreau pût nous y conserver la vie pendant deux jours, ou même pendant quatre heures, quels ne seraient pas nos cris et notre désespoir. Et qu'est-ce que le feu de la terre, en comparaison de celui de l'autre vie ? Un souffle rafraîchissant, lenis aura, dit la révélation faite au Père Stanislas Chocosa, dont j'ai parlé plus haut. J'insiste sur ce point parce que la sévérité de la justice de Dieu, s'exerçant ainsi sur les plus saintes âmes, est bien propre à faire réfléchir les pauvres pécheurs comme nous, qui, par nos fautes répétées, nous préparons, sans y penser, un effroyable purgatoire. C'est pourquoi avant de conclure, je veux encore citer deux ou trois faits à l'appui.
 
Une religieuse dominicaine[12][12], nommée sœur Paule était morte à Mantoue, après une longue vie sanctifiée par les plus excellentes vertus. Le corps avait été porté à l'église et placé à découvert dans le chœur, au milieu de religieuses. Or, pendant que l'on chantait le Libera pour l'absoute, selon les rites de la sainte Eglise, la bienheureuse Etiennette Quinzana, qui était liée d'une étroite amitié avec la défunte, s'agenouilla auprès de la bière, et se mit à recommander à Dieu son amie, avec toute la ferveur dont elle était capable. Mais voici que, tout à coup, la défunte laissant tomber le crucifix qu'on lui avait mis entre les mains, étendant la main gauche, et saisissant la main droite de la bienheureuse, la serre avec tant de force qu'on ne peut lui faire lâcher prise. Pendant plus d'une heure, ces deux mains restèrent étroitement serrées. En même temps, la sœur Etiennette entendait au fond de son cœur une parole non articulée qui disait : "Secourez-moi, ma sœur, secourez-moi dans les affreux supplices que j'endure. Oh ! si vous saviez la rage de nos ennemis invisibles à l'heure de la mort, et la sévérité du Juge qui veut notre amour, avec quel soin les moindres fautes sont discutées, et quelle expiation on est condamné à en faire avant d'arriver à la récompense ! Si vous saviez comme il faut être pur pour obtenir la couronne immortelle ! Priez bien pour moi maintenant. Placez-vous entre la justice de Dieu et les fautes de sa servante : priez, priez et faites pénitence pour moi qui ne peux plus m'aider". Toute la communauté voyait avec stupéfaction cette étreinte des deux mains, bien que personne n'entendit les plaintes de la défunte. Enfin le supérieur intervient et, au nom de l'obéissance, commanda à sœur Paule de lâcher Etiennette. Aussitôt la morte obéit, et sa main retomba inanimée dans son cercueil. L'histoire de la bienheureuse rapporte qu'elle fut fidèle à la prière de son amie. Elle se livra à toutes sortes de pénitences, d'œuvres satisfactoires, jusqu'à ce qu'une nouvelle révélation vînt lui apprendre que sœur Paule était enfin délivrée de ses supplices et admise dans la gloire.
Je voudrais que les âmes pieuses se pénétrassent parfaitement de ces exemples et en profitassent pour s'amender. Les petites imperfections, ces fautes de chaque jour qu'elles portent chaque semaine au saint tribunal, sans en avoir, hélas ! bien souvent, une contrition suffisante, trouvent là une expiation rigoureuse. C'est ce que l'on verra dans l'histoire suivante[13][13].
Cornélie Lamprognana était une sainte femme qui vécut à Milan, à l'imitation de sainte Françoise Romaine, dans la profession parfaite des trois états de vierge, d'épouse et de veuve. Elle était très étroitement unie par une amitié surnaturelle, avec une religieuse du tiers ordre de saint Dominique. Un jour qu'elles s'entretenaient ensemble des choses de l'autre vie, elles se promirent que, si Dieu l'agréait, la première qui mourrait apparaîtrait à l'autre. Cinq ans après cette promesse, Cornélie fut appelée au tribunal de Dieu, et au bout de trois jours, elle apparut à sa compagne agenouillée dans sa cellule au pied d'un crucifix. - "O Madame Cornélie, que je suis heureuse de vous revoir ! Dites-moi bien vite où vous êtes placée ? Sans doute vous êtes déjà dans le sein de ce Dieu que vous serviez avec tant de zèle et d'amour ?" - "Pas encore, répondit l'âme. Oh ! Combien les jugements de Dieu sont différents de ceux des hommes ! Je suis retenue dans le lieu de souffrances, et j'y dois rester encore quelque temps, en expiation des fautes de ma vie, qui aurait pu être plus fidèle et plus fervente". Puis prenant son amie par la main, elle ajouta : "Venez avec moi. Vous verrez des choses surprenantes". Elles arrivèrent dans un vaste jardin tout rempli de vignes en fleurs. Des caractères étaient gravés sur chaque feuille. "Lisez, dit l'apparition". La sœur se pencha et à sa grande surprise, elle lut sur ces feuilles ses propres fautes, ces imperfections de chaque jour. Stupéfaite, elle demandait ce que cela signifiait. "Il n'y a point, ma sœur, à vous étonner ainsi, reprit la défunte. N'avez-vous pas lu bien des fois les paroles de Notre Seigneur à la Cène : Je suis le cep et vous êtes les branches ? Chacune de nos actions bonnes ou mauvaises est une feuille de cette vigne mystique. Pour entrer au ciel, il faut de toute nécessité que les feuilles du mal soient effacées ou consumées par le feu : mais, ma chère sœur, consolez-vous. En y regardant de près, vous verrez qu'il vous reste peu à effacer, car vous avez fidèlement persévéré dans vos promesses virginales, et vous avez servi votre bon Maître de votre mieux : vos manquements sont encore nombreux cependant, mais pas autant que les miens, parce que j'ai parcouru sur la terre des états bien différents : vous allez vous en convaincre de suite". Elles firent quelques pas en avant, et se trouvèrent de nouveau dans un endroit rempli de vignes qui serpentaient de toutes parts, en sorte que les feuilles couvraient le sol. La sœur s'approchait avec empressement pour voir ce qui était écrit sur ces feuilles. "Arrêtez, lui dit son amie, mon divin Sauveur ne veut pas que vous connaissiez à cette heure toutes mes offenses. Il m'épargne cette confusion. Lisez seulement ce qui est tout de près de vous". Elle regarde, et voit les manquements dans le saint lieu, les irrévérences, les distractions, les discours inutiles tenus à l'église. - "O bon Jésus, s'écria la religieuse, comment faire pour anéantir tout cela ? Pourquoi, après vos communions, vos confessions si fréquentes, les indulgences que vous avez dû gagner, vous reste-t-il encore à expier tant de fautes, " - "Votre réflexion est juste, mais il faut savoir que, par tiédeur et par routine, je n'ai pas tiré tout le fruit que je devais de mes communions et de mes confessions : quant aux indulgences, j'en ai gagné très peu, trois ou quatre au plus, par suite de mes distractions habituelles et de mes manques de ferveur. Il faut donc que je fasse maintenant la pénitence que je n'ai pas faite alors que cela m'était si facile. "
Voici un second fait à peu près semblable[14][14].






Deux saintes vierges, la vénérable Catherine Paluzzi, fondatrice d'un couvent de dominicaine dans le diocèse de Nerpi (Etats Romains), et une religieuse nommée Bernardin, très avancée, elle aussi, dans les voies intérieures, étaient liées l'une à l'autre d'une de ces amitiés surnaturelles qui prennent racine au fond des âmes chrétiennes, et qui, dans les desseins de Dieu, servent si merveilleusement à faire progresser dans la piété ceux qui sont appelés. L'historien de la vénérable compare ces deux belles âmes à deux charbons enflammés qui se communiquent leurs ardeurs, et encore à deux lyres accordées pour résonner ensemble et faire entendre un hymne d'amour perpétuel en l'honneur du Seigneur. Ainsi ces deux excellentes religieuses s'excitaient l'une l'autre à servir leur divin Epoux, et, comme ces amitiés toutes célestes ne sauraient être brisées par la mort, elles s'étaient promis de diminuer à s'aimer et à s'assister mutuellement après la vie, ajoutant qu'avec la permission de Dieu, celle qui serait entrée la première dans son éternité apparaîtrait à l'autre, pour lui faire connaître son sort et l'instruire des mystères d'outre-tombe. Ce fut Bernardine qui fut appelée devant Dieu la première. Après une douloureuse maladie, chrétiennement supportée, elle mourut, en promettant à Catherine de venir l'instruire de ce qu'elle serait devenue après son jugement. Les mois se passèrent, les semaines s'accumulèrent, rien n'annonçait que la défunte se souvint de sa promesse. Cependant Catherine redoublait de prières, conjurant nuit et jour Notre Seigneur d'avoir pitié de son amie, et de lui permettre de venir la visiter, comme Bernardin le lui demandait sans doute, car elle était trop fidèle pour oublier sa promesse. Un an s'écoula ainsi. Le jour anniversaire de la mort de Bernardin, Catherine était recueillie dans l'oraison, lorsqu'elle aperçut un puits, d'où s'échappaient des torrents de fumée et de flammes, puis elle vit sortir de ce puits une personne d'abord tout environnée de ténèbres : peu à peu l'apparition se dégagea de ces nuages, s'éclaira, et enfin parut brillante d'un éclat extraordinaire. Dans cette personne, Catherine reconnut alors son amie, et courant à elle : - "Comment êtes-vous restée si longtemps sans m'apparaître, lui demanda-t-elle ? D'où sortez-vous ? Que signifie ce puits, cette fumée enflammée ? Est-ce que vous achevez seulement aujourd'hui votre purgatoire ?" - "Il est vrai : depuis un an, je suis retenue dans le lieu des expiations. Répondit l'âme, et ce n'est qu'à cette heure que je vais être introduite dans la céleste Jérusalem. Pour vous, persévérez dans vos saints exercices, et sachez que vous êtes très agréable à Dieu, et qu'il a sur vous de grands desseins".
Mais voici qui est plus extraordinaire encore, et si je n'avais comme garant de ce fait l'autorité du savant cardinal Jacques de Vitry, qui le rapporte sur la foi de la vénérable Marie d'Oignies, je ne voudrais pas y ajouter foi, tant il s'écarte de nos idées habituelles. Les grâces les plus merveilleuses, les faveurs les plus insignes accordées à une sainte âme, pendant la vie et à l'heure de la mort, ne la garantissent pas toujours des flammes du purgatoire. Voici ce fait[15][15].
L'an 800 de Notre Seigneur vivait, dans un village de la province de Liège, une sainte veuve très aimée de la vénérable Marie d'Oignies. Cette femme tomba malade et fut bientôt à la mort. La vénérable accourut à son chevet pour l'assister et l'encourager à bien mourir. O prodige ! En entrant dans la chambre de la malade, elle aperçut la Mère de Dieu, assise à côté du lit, et prodiguant à la mourante les soins les plus empressés, jusque-là qu'avec un éventail elle rafraîchissait son front embrasé des ardeurs de la fièvre. Les démons se tenaient à la porte, armés de tous leurs pièges pour assaillir cette âme d'élite, et tâcher de la faire tomber. Mais l'apôtre saint Pierre les mit tous en fuite, et la malade mourut dans le baiser du Seigneur. Après sa mort, les merveilles continuèrent. Pendant la cérémonie des funérailles, la vénérable Marie d'Oignies vit la très sainte Vierge, accompagnée d'une troupe de vierges qui, partagées en deux chœurs, chantaient l'office des défunts auprès du saint corps. Elle vit Notre Seigneur lui-même présider à la cérémonie des funérailles et faire officiant à la place du prêtre. Qui n'aurait cru après cela qu'une âme ainsi favorisée était déjà entrée dans la béatitude ? Mais, ô jugements de Dieu, que vous êtes redoutables ! La vénérable s'étant retirée dans son oratoire, après ces glorieuses funérailles, pour remercier Dieu des grâces qu'il avait accordées à sa servante, fut ravie en extase. Elle vit l'âme de la pieuse veuve portée en purgatoire, et condamnée à de dures expiations, pour être purifiée de plusieurs imperfections. Epouvantée, elle se hâta d'avertir les deux filles de la défunte, vierges pleines de vertus. Toutes trois s'unirent pour satisfaire à la justice divine par de ferventes prières, des aumônes, des jeûnes et de grandes mortifications. Ce ne fut qu'au bout d'un temps assez long que cette sainte âme apparut de nouveau à Marie d'Oignies, et lui apprit qu'elle était enfin délivrée de ses souffrances, et qu'elle allait entrer dans les joies de la Béatitude sans fin. Après cet exemple qui ne tremblerait pour lui-même ?
Ce serait donc bien mal raisonner que de ne pas prier pour un défunt, à cause du renom de sainteté dans lequel il a vécu et il est mort. Oh ! Combien déplorent amèrement, dans le purgatoire, ces jugements trop favorables que l'on fait de leur sort, et ce renom de sainteté qui glace la prière sur les lèvres de leurs amis. Nous avons vu que saint Augustin avait une bien autre idée de la rigueur des jugements divins, puisqu'au bout de vingt ans, il priait tous les jours et suppliait ses lecteurs de prier pour le repos de l'âme de sa sainte mère Monique. Le fait suivant montrera quel tort on fait souvent aux pauvres défunts, en les canonisant trop vite[16][16].
Dans le couvent des frères Mineurs de Paris, mourut un saint religieux, que sa piété éminente avait fait surnommer angélique. Un de ses confrères, docteur en théologie, très versé dans la spiritualité, omit de célébrer les trois messes d'obligation que l'on doit dire pour chacun des frères défunts. Il lui semblait que c'était faire injure à la miséricorde et à la justice de Dieu que de prier pour un religieux si saint, qui devait être, pensait-il, au plus haut degré dans la gloire. Mais voilà qu'au bout de quelques jours, comme il se promenait en méditant dans une allée du jardin, le défunt se présente à lui tout environné de flammes, et lui crie d'une voix lamentable : "Cher maître, je vous en conjure, ayez pitié de moi. " - "Eh quoi ! Ame sainte, quel besoin avez-vous de mon secours ?" - "Je suis retenu dans les feux du purgatoire, dans l'attente de trois messes que vous deviez célébrer pour moi. Si vous vous étiez acquitté de cette obligation, je serais déjà dans la Jérusalem céleste". "Je l'aurais fait avec bonheur, si j'avais pu penser que vous en eussiez besoin. Mais en songeant à la vie sainte que vous meniez parmi nous, je m'imaginais que vous étiez déjà en possession de la couronne de vie. N'étiez-vous pas le premier et le plus édifiant au chœur, au chapitre, à l'oraison ? Y avait-il un seul point de la règle auquel vous ne fussiez pas scrupuleusement fidèle ? Chacun vous admirait et vous prenait pour modèle, estimant que s'il pouvait vous imiter, il arriverait d'emblée à la perfection de la vie religieuse. Mais en outre de vos obligations, ne vous imposiez-vous pas des prières, des pénitences sans nombre qui faisaient de votre vie un acte de vertu continuel ? Non, je n'aurais pu m'imaginer qu'il y eût encore à s'inquiéter de vous". - "Hélas, hélas, reprit le défunt, personne ne croit, personne ne comprend avec quelle sévérité Dieu juge et punit sa créature. Son infinie sainteté découvre dans nos meilleures actions des côtés défectueux, par où elles lui déplaisent. Les cieux mêmes ne sont pas exempts d'imperfections devant lui. Comment l'homme le serait-il ? Il faut lui rendre compte jusqu'au dernier denier, (usque ad novissimum quadrantem). Au reste cette justice rigoureuse n'est encore que de la miséricorde, puisqu'elle nous assure la possession de cette éternité de délices, qu'on ne saurait acheter au prix de trop de sacrifices et de trop de souffrances. Nous ne nous plaignons que de nous-mêmes dans le purgatoire. Si avec toute votre science, vous aviez mieux compris la sainteté infinie de Dieu, vous ne m'auriez pas traité avec tant de rigueur". Le bon religieux se mit aussitôt en devoir de célébrer les trois messes demandées, et le troisième jour, cette âme bienheureuse lui apparut pour le remercier. L'épreuve était finie, la récompense allait commencer.
La conclusion, de tout ceci c'est qu'on ne pense pas assez à la rigueur des supplices du purgatoire, et à la sainteté infinie de Celui qui ne peut souffrir aucune tache dans ses saints. Si l'on y pensait davantage, si l'on méditait plus souvent ces deux vérités, on éviterait plus soigneusement les fautes les plus légères, et on prierait avec plus de ferveur pour les pauvres suppliciés, qu'il nous serait si facile de secourir.
Chapitre 4  Des peines particulières de chaque péché
Des peines particulières à chaque péché - Vue d'ensemble du purgatoire d'après sainte Madeleine de Pazzi. - Que les peines sont ordinairement conformes aux péchés commis.  - Châtiments symboliques. - Des peines particulières à chaque péché. - Du péché de vanité - Du scandale. - Des paroles légères. - Du mensonge. - De la violation des voeux. - De la vie mondaine. - Des scrupules. - De la tiédeur. - De ceux qui remettent leur conversion à la mort. - Des fautes contre la justice et contre la charité. - Conclusion.
Si maintenant, de ces considérations générales sur les rigueurs des peines du purgatoire, nous voulons descendre dans le détail des peines propres à chaque péché, il nous faut étudier les révélations de sainte Madeleine de Pazzi, qui, de toutes les saintes canonisées, est certainement, avec sainte Françoise Romaine, celle qui a laissé la description la plus détaillée, et pour ainsi dire la topographie la plus exacte du purgatoire.
Un soir qu'elle se promenait avec quelques soeurs dans le jardin du monastère, elle fut tout à coup saisie par l'extase, accident fort ordinaire du reste dans sa vie, et on l'entendit s'écrier à deux reprises : « Oui, j'en ferai le tour. Oui j'en ferai le tour. » C'était son ange qui l'invitait à visiter le purgatoire, et ces paroles marquaient son acquiescement. Ses soeurs la virent avec une admiration mêlée de terreur, entreprendre ce douloureux voyage, et au sortir de l'extase, elle rendit compte de ce qu'elle y avait vu.
Elle se mit à circuler autour du jardin du monastère qui était fort grand, considérant avec attention ce qu'on lui montrait. Sa marche extatique dura deux heures. On la voyait se tordre les mains de commisération, son vissage était devenu très pâle. Elle avançait le corps courbé vers la terre, et comme écrasée sous le poids d'un fardeau trop lourd pour ses forces. Enfin elle donnait de si grands signes d'horreur que son seul aspect imprimait la crainte. Ses soeurs la suivaient, recueillant avec une pieuse avidité les exclamations que lui arrachaient la terreur ou la pitié. D'abord on l'entendit soupirer douloureusement, et s'écrier : " O compassion ! ô compassion ! miséricorde, mon Dieu, miséricorde ! ô sang précieux de mon Sauveur, descendez et délivrez ces âmes de leurs peines ? Pauvres âmes, vous souffrez bien cruellement, et cependant, vous êtes contentes et joyeuses. Les cachots des martyrs, en comparaison de ceux-ci, étaient des jardins délicieux. Cependant il en est de plus profonds encore. Que je m'estimerais heureuse si on ne m'y faisait descendre ! " Cependant il fallut obéir et descendre en ces abîmes. Après avoir fait quelques pas, elle s'arrêta épouvantée, et poussant un grand cri, elle dit : -» Eh quoi ! des prêtres, des religieuses dans ces tristes lieux ! Bon Dieu ! comme ils sont tourmentés ! Ah ! Seigneur ! " Elle se tut. Mais l'horreur et le tremblement qui agitait ses membres faisaient connaître l'intensité des souffrances qu'elle avait sous les yeux.
Au sortir du cachot des prêtres, elle passa en des lieux moins lugubres. C'était le cachot des âmes simples, des enfants, de tous ceux dont l'ignorance atténue beaucoup les fautes. Il n'y avait là que de la glace et du feu, et les âmes passaient alternativement de l'un à l'autre. Nous trouvons ce même détail, exprimé absolument de la même manière dans le purgatoire de sainte Françoise Romaine, et cette concordance m'a frappé. C'est en cet endroit que sainte Madeleine reconnut l'âme de son frère, qui était mort quelques temps auparavant, et on l'entendit lui dire : -» pauvre âme, comme vous souffrez, et cependant vous vous réjouissez. vous brûlez et vous êtes contente, c'est que vous savez bien que les peines doivent vous conduire à une inénarrable félicité. Que je me trouvais heureuse, si je ne devais jamais souffrir davantage ! Demeurez ici, mon frère, et achevez en paix votre purification. "
Elle fit quelques pas, et donna aussitôt à entendre qu'elle voyait des âmes bien plus malheureuses. On l'entendit s'écrier : -» Oh ! que ce lieu est horrible ! il est plein de démons hideux et d'incroyables tourments. quels sont donc, ô mon Dieu, les malheureux si cruellement torturés ! hélas ! on les perce avec des glaives aigus ! on les découpe en morceaux ? " Il lui fut répondu que c'étaient des âmes qui avaient cherché à plaire aux hommes et dont la conduite n'avait pas été exempte d'hypocrisie.
En avançant encore d'un pas, elle aperçut des âmes en grand nombre, foulées et comme écrasées sous un pressoir. Elle comprit par révélation que c'étaient des âmes qui pendant leur vie s'étaient laissé aller à l'impatience et à la désobéissance. En les contemplant, elle faisait des gestes très variés. Tantôt elle courbait la tête jusqu'à terre. Tantôt elle fixait des regards terrifiés sur quelque point, d'autres fois elle levait en soupirant les épaules, d'un air de compassion profonde.
Au bout d'un moment, elle parut plus consternée encore, et poussa un cri d'épouvante. Le cachot du mensonge venait de s'ouvrir à ses regards. Après l'avoir contemplé attentivement, elle dit d'une voix très haute : -» Les menteurs sont placés dans un lieu voisin de l'enfer, et leurs peines sont très grandes. On leur verse du plomb fondu dans la bouche, et ils sont plongés dans un étang glacé. En sorte qu'on les voit brûler et trembler de froid en même temps. " Elle arriva ensuite à la prison où sont renfermés ceux qui ont péché par faiblesse. Et on l'entendit s'écrier : -» Hélas ! Je vous croyais avec les âmes qui ont péché par ignorance, mais je me trompais, et vous brûlez dans un feu bien plus ardent. " Un peu plus loin, elle reconnu les avares, et dit : " ceux qui autrefois ne pouvaient se rassasier de richesses sont ici rassasiés de tourments. Ils se liquéfient comme le plomb dans la fournaise. " Elle passa de là dans le lieu où sont retenus ceux qui sont redevables à la justice divine, par suite des péchés d’impureté pardonnés, mais non suffisamment expiés pendant leur vie. Leur cachot était si sale et si infect que sa vue seulement soulevait le coeur. La soeur passa alors sans rien dire, mais à la fin de son douloureux pèlerinage, on l’entendit qui parlait ainsi au Seigneur Jésus : -» Apprenez-moi, Seigneur, quel a été votre dessein en me découvrant ce soir ces peines terribles, que je connaissais si peu, et que je comprenais moins encore ? Est-ce de satisfaire le désir que j’avais de savoir où est l’âme de mon frère ? Est-ce de m’engager à prier pour ces âmes souffrantes, avec plus de ferveur que je ne l’ai fais jusqu’à ce jour ? Non, je le comprends à cette heure, vous avez voulu que je connusse mieux votre délicate pureté, et que je haïsse davantage ce monstre qui causait tant d’horreur à votre chaste épouse Catherine de Sienne, le péché contraire à la sainte vertu. "
Du cachot des impudiques, elle passa à celui des ambitieux et des superbes. Ils souffraient effroyablement, au milieu d’épaisses ténèbres : -« Voilà, dit-elle, ceux qui voulaient paraître avec éclat parmi leurs semblables. Maintenant ils sont condamnés à souffrir en cette affreuse obscurité !" On lui fit voir ensuite les âmes ingrates envers Dieu, les coeurs durs et sans reconnaissance qui n’avaient jamais su ce que c’est que d’aimer leur Créateur, leur Rédempteur et leur Père. Elles étaient comme noyées dans un lac de plomb fondu, pour avoir desséché par leur ingratitude les sources de la grâce. Enfin, dans un dernier cachot, on lui montra les âmes qui n’avaient aucun vice particulier, mais qui participaient de tous par beaucoup de fautes de détail, et elle remarqua qu’elles avaient part aux châtiments de tous les vices, mais dans un degré mitigé, parce que les fautes commises en passant sont beaucoup moins graves que les péchés d’habitude. Il y avait plus de deux heures que durait ce pèlerinage extatique, lorsque la sainte revint à elle, mais dans un tel état de fatigue et de prostration morale qu’elle fut plusieurs jours à se remettre du terrible spectacle qu’elle avait eu sous les yeux. On trouvera tous les détails, et d’autres que j’ai omis pour abréger, dans la vie de sainte Madeleine de Pazzi, écrite par son confesseur, le P. Cépari de la Compagnie de Jésus. Impossible de rien lire de plus sûr comme authenticité et comme véracité. Du reste, on retrouve la même précision de détails, chez tous les saints personnages qui ont été spécialement en rapport avec les âmes souffrantes.
La vie de la vénérable Mère François du saint-Sacrement est particulièrement instructive à cet égard[17][17]. Elle avait les communications les plus intimes avec les âmes du purgatoire, jusque-là qu’elles remplissaient sa cellule, attendant humblement, chacune à son tour, que la pieuse religieuse intercédât pour elles, et pour exciter sa compassion, elles lui apparaissaient d’ordinaire avec les instruments de leurs péchés, devenus dans l’autre vie des instruments de tortures. Les évêques se faisaient voir à elle, une mitre de feu sur la tête, une crosse brûlante à la main, revêtus d’une chasuble de flammes. Ils s’accusaient d’être ainsi punis pour avoir recherché ambitieusement les dignités, ou pour n’avoir pas bien remplis les nombreux devoirs attachés à leur charge. D’autres fois, c’étaient les prêtres, avec leurs ornements en feu, l’étole transformée en chaînes brûlantes, les mains couvertes d’ulcères hideux. Ils étaient ainsi punis pour avoir traité sans respect les divins mystères. Elle vit un jour un religieux, entouré d’objets précieux, d’écrins, de fauteuils, de tableaux embrasés. Contre son voeu de pauvreté, il avait amassé ces futilités dans sa cellule : après sa mort, ces objets faisaient son tourment. Un notaire lui apparut avec tous les insignes de sa profession qui, accumulés autour de lui, le faisaient souffrir horriblement : - J’ai employé cette plume, cette encre, ce papier, lui dit-il, à des actes illicites. J’avais aussi la passion du jeu, et ces cartes brûlantes que je suis forcé de tenir continuellement en main font mon châtiment. Cette bourse embrasée contient mes gains illicites et me les fait expier. C’est ainsi que, par la permission de Dieu, ce qui en ce monde a servi d’instrument au péché, fait notre expiation en l’autre.
Il arrive aussi quelquefois que la peine d’un péché, au lieu de se faire au moyen de l’instrument même de la faute, s’accomplit par un châtiment symbolique, qui le rappelle d’une manière frappante à l’esprit. Un jeune homme recherchait en mariage une jeune fille de Rome, qui, d’après les conseils de P. Zucchi, son confesseur, avait voué sa virginité au Seigneur. Et il osait la poursuivre de ses sollicitations jusque dans le saint asile où elle avait abrité son innocence. Un jour, le P. Zucchi le rencontrant dans les rues de Rome, lui avait reproché avec une vigueur toute apostolique, l’indignité de sa conduite, le menaçant de la rigueur des châtiments divins, mais sans le convertir. Quinze jours après, le cavalier mourut. Et à peu de temps de là, la jeune novice se sentit tirer par derrière, et elle entendit une voix lui dire : - " Venez tout de suite au parloir. " Elle y va et trouve un homme qui se promenait à grands pas : " Qui êtes vous ? demanda-t-elle sans se troubler, que venez-vous faire à cette heure ? L’étranger s’approche, entrouvre son manteau, et elle reconnaît son ancien amant, attaché par des chaînes de feu au cou, aux poignets, aux genoux et aux pieds : châtiment bien dû à celui qui avait voulu enchaîner dans les liens une épouse de Jésus-Christ. Il ne dit qu’un seul mot : " Priez pour moi, " et disparut[18][18].
Mais il faut descendre encore plus dans le détail, et non content de cette vue d’ensemble des différents supplices du purgatoire, il faut voir maintenant, dans les révélations des saints, les peines particulières imposées par la justice divine aux fautes que la sainteté infinie a plus spécialement en aversion. Il y a là, je l’espère, des leçons utiles pour toutes les âmes, et que je ne veux pas négliger. Parmi les péchés que Dieu punit d’une manière plus rigoureuse, il faut placer la vanité ! J’en citerai deux exemples, empruntés, le premier aux révélations si précieuses de sainte Brigitte, et le second à la vie de la Bse Marie Villani. Puissent-ils faire réfléchir tant de jeunes personnes frivoles qui consument leur temps en parures, s’exposant au danger de perdre leur âme, et se préparant des supplices effroyables dans l’autre vie. Dans une extase, pendant laquelle sainte Brigitte fut ravie dans le purgatoire, elle aperçut, parmi beaucoup d’autres, une jeune demoiselle de haute naissance, qui lui fit connaître combien elle souffrait, pour expier ses péchés de vanité : " Maintenant, disait-elle, en gémissant, cette tête qui se plaisait aux parures, et qui cherchait à attirer les regards, est dévorée de flammes à l’intérieur et à l’extérieur, et ces flammes à l’intérieur et à l’extérieur, et ces flammes sont si cuisantes qu’il me semble que je suis le point de mire de toutes les flèches décochées par la colère de Dieu. Ces épaules, ces bras, que j’aimais à découvrir sont cruellement étreints dans des chaînes de fer. Ces pieds, si légers à la danse sont entourés de vipères qui les mordent et les souillent des leur lave immonde. Tous ces membres que je chargeais de colliers, de bracelets, de fleurs, de joyaux, sont livrés à des tortures épouvantables, qui leur font éprouver à la fois la consomption du feu et les rigueurs de la glace. Ah ! ma mère, ajoutait la malheureuse condamnée, ma mère, que vous avez été coupable à mon endroit ! votre indulgence, pire que la haine, en m’abandonnant à mes goûts de parures et de vaines dépenses m’a bien été fatale. C’était vous qui me conduisiez aux spectacles, aux festins, aux bals, à toutes ces réunions mondaines qui sont la ruine des âmes. Il est vrai, disait à la sainte l’infortunée, que ma mère me conseillait de temps en temps quelques actes de vertu, et plusieurs dévotions utiles. Mais comme, d’autre part, elle consentait à mes égarements, ce bien se trouvait mêlé et comme perdu dans le mal qu’elle me permettait. Toutefois, je dois rendre grâce à l’infinie miséricorde de mon Sauveur, qui n’a pas permis ma damnation éternelle, que je méritais si bien par mes fautes. Avant de mourir, touchée de repentir, je me confessai, et quoique cette conversion, étant l’effet de la crainte, fût insuffisante, au moment d’entrer en agonie, je me souvins de la douloureuse passion du Sauveur, et j’arrivai ainsi à une vraie contrition. Ne pouvant déjà plus parler, je m’écriai de coeur : Seigneur Jésus, je crois que vous êtes mon Dieu. Ayez pitié de moi, ô fils de la Vierge Marie, au nom de vos douleurs sur le Calvaire. J’ai un vif regret de mes péchés et je souhaiterais les réparer, si j’avais le temps. En achevant ces mots, j’expirai. J’ai été ainsi délivrée de l’enfer, mais pour me voir précipiter dans les plus graves tourments du purgatoire. " L’historien de la sainte nous apprend que celle-ci, ayant raconté sa vision à une cousine de la défunte, qui s’abandonnait, elle aussi, à la mondanité, l’impression de ce récit sur elle fut telle qu’elle renonça à tous les vains ajustements, et se voua à la pénitence dans un ordre très austère[19][19].
L’autre exemple est non moins certain, puisqu’il est tiré de la vie de la bienheureuse Marie Villani, dont personne ne récusera, je l’espère, le témoignage[20][20]. Comme la bienheureuse priait un jour pour les âmes du purgatoire, elle fut conduite en esprit au lieu des expiations et parmi tous les malheureux qui y souffraient, elle vit une personne plus tourmentée que les autres, à cause des flammes horribles qui l’enveloppaient de la tête aux pieds. " Ame infortunée, s’écria-t-elle, pourquoi êtes- vous si cruellement traitée ? Est-ce que vous n’éprouvez jamais de soulagement au milieu de supplices si rigoureux ? " " Je suis ici, répond l’âme, depuis un temps bien long, effroyablement punie pour mes vanités passées et mon luxe scandaleux. Jusqu’à cette heure, je n’ai pas obtenu le moindre soulagement. Le Seigneur a permis dans sa justice que je fusse oubliée de mes parents, de mes enfants, de mes amis. Quand j’étais sur la terre livrée aux toilettes inutiles, aux pompes mondaines, aux fêtes et aux plaisirs, je pensais bien rarement à Dieu et à mes devoirs. Ma seule préoccupation sérieuse était d’accroître le renom et la richesse des miens. Vous voyez comme j’en suis punie, puisqu’ils ne m’accordent pas un souvenir. " Malheur, a dit le Fils de l’homme, malheur à celui par qui le scandale arrive. Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le et jetez-le au feu. Il vaut mieux entrer dans la vie avec un oeil, ou un pied seulement, que s’exposer à descendre avec les deux, dans la géhenne. Si ces paroles n’étaient sorties des lèvres de la Vérité éternelle, on les taxerait certainement d’exagération. Voici un exemple qui montrera ce que la justice divine pense à cet égard, dans l’autre monde. Il s’agit de ces malheureuses peintures, que sous prétexte d’art, on trouve quelquefois chez les meilleurs chrétiens, et dont la vue a causé la perte de tant d’âmes. Un peintre de grand talent, d’une vie exemplaire d’ailleurs, avait cédé sur ce point à l’entraînement du mauvais exemple. Depuis, il avait complètement renoncé à ces malheureuses représentations, et ne faisait plus que des images de sainteté. En dernier lieu, il venait de peindre un grand tableau dans un couvent de Carmes déchaussés, quand il fut atteint d’une maladie mortelle. Il demanda au Père Prieur la faveur d’être enterré dans l’église du monastère, et légua à la Communauté le prix assez élevé de son travail, à la charge pour les religieux d’acquitter des messes pour lui. Il y avait quelques jours qu’il était mort dans la paix du Seigneur lorsqu’un religieux qui était resté au choeur après les matines, le vit apparaître tout éploré, et se débattant au milieu des flammes : " Eh quoi ! C’est vous qui êtes ainsi punis pour avoir vécu en si bon renom de vertu ? " -" Lorsque j’eus rendu l’âme, répondit le patient, je fus présenté au tribunal du Juge, et aussitôt je vis déposer contre moi plusieurs personnes qui avaient été excitées à de mauvaises pensées et à de mauvais désirs, par une peinture immodeste que j’ai faites autrefois. A cause de ces fautes, elles étaient condamnées au purgatoire, mais ce qui était bien pis, j’en vis d’autres sortir de l’enfer, pour déposer contre moi, à la même occasion. Elles déclaraient que, puisque j’étais la cause de leur perte éternelle, j’étais digne au moins de mêmes châtiments. Alors sont descendus du ciel plusieurs saints qui ont pris ma défense. Ils ont présenté au Juge que cette malheureuse peinture était une oeuvre de jeunesse, que j’avais expiée depuis lors par une foule d’autres travaux à la gloire de Dieu et de ses saints, ce qui avait été pour beaucoup d’âmes une source de grande édification. Le souverain Juge, après avoir pesé les raisons de part et d’autre déclara qu’à cause de mon repentir et de mes autres bonnes oeuvres, je serais exempt de la peine éternelle. Mais je suis condamné à souffrir dans ces flammes, jusqu’à ce que la maudite peinture soit brûlée de manière à ne plus scandaliser personne. Allez donc de ma part, chez le propriétaire du tableau, dites-lui en quel état je me trouve, pour avoir cédé à ses instances, et conjurez-le d’en faire le sacrifice. S’il refuse, malheur à lui ! En preuve que tout ceci n’est pas une illusion, et pour le punir lui-même de sa faute, sachez, mon père, qu’avant peu, il perdra ses deux enfants, et s’il refuse d’obéir aux ordres de celui qui nous a créés l’un et l’autre, il ne tardera pas à le payer d’une mort prématurée. " Le possesseur du tableau, en apprenant ces choses, le saisit et le jeta au feu : néanmoins selon la parole du Seigneur, il perdit en moins d’un mois ses deux enfants, et le reste de ses jours, il s’appliqua à faire pénitence de la faute qu’il avait commise tant en commandant qu’en conservant chez lui cette maudite peinture[21][21].
Bien qu’il ne s’agisse pas ici de révélation, accordée à un saint canonisé, j’ai cru pouvoir faire exception, à raison du caractère de véracité qu’on trouve dans tout ce récit. Chacun connaît la parole de saint Jacques : si quis non offendit in verbo, perfectus est vir. En effet pour suivre le texte de l’apôtre, la langue est un monde d’iniquité : sans parler des paroles de blasphèmes, des propos licencieux, des médisances et des calomnies, qui de nous n’a à se reprocher des milliers de paroles légères, de ces paroles au moins inutiles dont le divin Maître a déclaré qu’il demanderait compte le jour du jugement. L’exemple suivant est bien propre à faire réfléchir ces plaisants de profession qui tiennent le haut bout des conversations, et qui sont toujours prêts à faire rire les autres. Je le rapporte sur la foi de Vincent de Beauvais[22][22]. L'abbé Durand, d'abord prieur d’un monastère de Bénédictins, puis évêque de Toulouse, était un religieux d’une rare piété, d’une mortification singulière, et plein de zèle pour son avancement spirituel. Avec tout cela, il aimait un peu trop le mot pour rire, et ne veillait pas assez sur sa langue. Alors qu’il était simple religieux, Hugues, son abbé, lui avait fait des représentations à cet égard, lui prédisant même que s’il ne se corrigeait pas, il aurait certainement à souffrir dans le purgatoire pour ces jovialités qui ne conviennent pas à un moine et surtout à un prêtre dont les lèvres sont les gardiennes de la science sacrée. Durand n’attacha pas assez d’importance à cet avis, et continua, étant abbé, et plus tard évêque, à s’abandonner sans beaucoup de retenue, aux facéties enjouées. Après sa mort, la prédiction de l’abbé Hugues se réalisa. Durand apparut à un religieux de ses amis, le priant d’intercéder pour lui, car il était cruellement puni pour son intempérance de langage. On assembla les religieux, et on convint de garder, pendant huit jours, rigoureux silence pour cette âme en peine. Mais voilà qu’au bout de huit jours, le défunt apparaît de nouveau et se plaint qu’un des frères ayant manqué au silence, cette infraction l’avait privé du fruit de la bonne œuvre. On recommença et la semaine suivante, Durand apparut, revêtu de ses ornements pontificaux et le sourire sur les lèvres. Son expiation était finie.
Puisque j’en suis aux péchés de la parole, je dirai un mot du mensonge. On a déjà vu, dans sainte Madeleine de Pazzi, que ce vice est puni à part et d’une manière terrible. C’est que, selon la parole des saints livres, Dieu, qui est l’éternelle vérité, a horreur du plus léger mensonge. Aussi dans un grand nombre d’apparitions, on voit les pauvres âmes recommander de s’abstenir soigneusement du mensonge et déclarer qu’elles expient bien cruellement des fautes que le monde regarde d’ordinaire comme des plaisanteries inoffensives, ou de simple exagérations. Les mêmes apparitions recommandent aussi très soigneusement de s’abstenir de faire des vœux à la légère, et de les accomplir rigoureusement, quand on en a fait, car la justice divine se montre impitoyable à cet égard. C’est ce que l’on verra dans l’exemple suivant, tiré de la vie du V. Denys le Chartreux[23][23]. Ce vénérable religieux assistait à la mort d’un novice dans la Chartreuse de Ruremonde. Ce jeune homme avait fait vœu de réciter deux fois le psautier en entier, puis il avait négligé cette obligation. Averti de se préparer à mourir, la pensée de son vœu lui revint, et dans l’impossibilité de l’accomplir alors, il se désolait à la pensée des jugements de Dieu. Denys, pour l’encourager et le réconforter, à ce moment suprême, lui promit de l’acquitter à sa place, mais, par une permission de la justice divine, après la mort du jeune homme, le bon père oublia entièrement sa promesse, et pendant ce temps, l’infortuné était retenu dans les flammes, attendant pour en sortir, l’accomplissement de son vœu. Un jour, enfin, il eut permission d’apparaître à Denys pour lui rappeler sa promesse, et il ne fit entendre que ces deux mots : - « Pitié, pitié ! » Etonné et désolé de son oubli, le bon père voulait expliquer la cause de son omission, mais le défunt lui cria d’une voix suppliante :-« Ah ! si vous enduriez la millième partie de mes tourments, vous n’admettriez pas l’excuse en apparence la plus légitime, et en ce moment même, vous ne différeriez pas d’une seconde à vous acquitter de ce que vous avez promis à Dieu, en mon nom. »
Je voudrais que ces hommes du monde dont la vie molle et sensuelle n’est qu’un enchaînement de plaisirs, songeassent un peu à la pénitence qu’ils se préparent par leur immortification. Sans parler des dangers auxquels elle expose leur âme, il est certain qu’une vie mondaine réserve à ses adeptes un effroyable purgatoire, car dans une pareille vie on ne fait qu’accumuler ses dettes, la pénitence étant absente, on n’en paye aucune, et l’on arrive à un total qui effraye l’imagination. La vénérable sœur Françoise de Pampelune, dont les visions au sujet du purgatoire font vraiment autorité, vit ainsi un homme du monde, assez bon chrétien d’ailleurs, passer cinquante neuf ans dans le purgatoire, à cause de son goût pour le bien-être. Un autre y passa trente-cinq ans pour la même raison, et un troisième, qui avait en plus la passion du jeu, y demeura soixante-quatre ans. C’est qu’il est bien difficile de ne pas commettre des multitudes de petites fautes dans une vie dissipée, et comme dans une pareille vie il n’y a pas de place pour la pénitence, on arrive avec une dette énorme au tribunal de Dieu, et ce que l’on aurait acquitté facilement avec quelques œuvres de pénitence, il faut le payer alors par des années de supplices. « Celui, dit sainte Catherine de Gênes, qui se purifie de ses fautes dans la vie présente, satisfait avec un sou à une dette de 100 ducats, et celui qui attend, pour s’acquitter, aux jours de l’autre vie, se résigne à donner 100 ducats, pour ce qu’il aurait pu payer avec un sou en temps opportun. »
Le scrupule n’est pas un péché, mais il est malheureusement trop certain qu’il fait commettre aux âmes des multitudes de péchés, par le trop d’attache à la propre volonté, et l’orgueil qu’il suppose presque toujours. Aussi la sœur Françoise de Pampelune, dont je suis ici pas à pas les révélations, vit beaucoup d’âmes scrupuleuses extraordinairement tourmentées dans le purgatoire par des troubles des obscurités, des incertitudes mêmes sur leur sort éternel. Dieu le permettait ainsi pour les punir de s’être trop abandonnées aux scrupules pendant leur vie, et de n’avoir pas assez obéi, en cela, à leur confesseur. La tiédeur est aussi punie sévèrement dans le purgatoire, et on ne saurait s’en étonner, quand on se rappelle l’horreur que Dieu en témoigne dans la sainte Ecriture. Voici comment, au récit de sainte Madeleine de Pazzi, fut punie, après sa mort, une bonne religieuse, qui n’avait guère d’autres fautes à se reprocher qu’une certaine négligence à communier, aux jours marqués par la règle[24][24]. Un jour que la sainte priait devant le très saint Sacrement, elle vit sortir de terre l’âme de cette sœur. Elle était couverte d’un manteau de feu, qui cachait une robe d’une éblouissante blancheur. Elle s’approcha de l’autel avec un respect indicible, fit une profonde génuflexion, en passant devant le saint Tabernacle, et demeura une heure dans l’acte d’une adoration recueillie. Madeleine, ayant désiré savoir ce que tout cela signifiait, connut par révélation que cette âme, en punition de sa tiédeur à recevoir la sainte Eucharistie, était condamnée à venir chaque jour rendre ses devoirs à l’adorable hostie, sous un manteau de feu, afin de compenser ainsi ses froideurs passées. Quant à la robe blanche qui la garantissait en partie du châtiment, c’était la récompense de sa parfaite virginité. Elle persévéra dans un certain temps, jusqu’à ce qu’enfin les prières de Madeleine, jointes à sa propre expiation, eussent amené sa délivrance.
Un ecclésiastique fut puni plus rigoureusement encore. Il est vrai que sa faute était beaucoup plus grave[25][25] qu’il ne voulût pas connaître sa position (par une illusion trop commune aux ministres du sanctuaire), soit qu’il fut sous l’empire de ce fatal préjugé qui fait redouter à tant de malades la réception des derniers sacrements, retarda si bien qu’il mourut sans recevoir les derniers secours que l’Eglise réserve à ses enfants pour cette heure suprême. Or, pendant qu’on se préparait à l’ensevelir, ses yeux s’ouvrirent, et il fit entendre ces paroles : - « Pour me punir de mes retards à recevoir la grâces de purification dernière, je suis condamné à cent ans de purgatoire. Si j’avais reçu le sacrement des mourants, comme je le devais d’ailleurs, j’aurais échappé à la mort, grâce à la vertu qui lui est propre, et j’aurais eu le temps de faire pénitence. » Cela dit, le mort referma les yeux, rentra dans son repos, laissant tous les assistants concernés.
Quant à ceux dont la vie tout entière se passe dans l’habitude du pêché mortel, et qui remettent à la mort à se convertir en supposant que Dieu leur accorde cette grâce, ce qui n’est pas sûr, l’exemple suivant est de nature à les faire réfléchir sur les expiations qu’ils se préparent. Le baron Jean Sturton, noble anglais, était catholique au fond du cœur, bien que, pour garder ses charges à la cour, il assistât régulièrement au service protestant. Il cachait même chez lui un prêtre catholique, au prix des plus grand dangers, se promettant bien d’user se son ministère pour se réconcilier avec Dieu, à l’heure de la mort. Mais il fut surpris par un accident, et comme cela arrive souvent, par un juste décret de Dieu, il n’eut pas le temps de réaliser son vœu de conversion tardive. Cependant la divine miséricorde, tenant compte de ce qu’il avait fait pour la sainte Eglise persécutée, lui avait obtenu la grâce de la contrition parfaite, et par suite le salut, mais devait payer bien plus cher sa coupable négligence. De longues années se passèrent. Sa veuve se remaria, eut des enfants, et c’est une de ses filles, lady Arundell, qui raconte ce fait, comme témoin oculaire. « Un jour, ma mère pria le P. Corneille, jésuite de beaucoup de mérites, qui devait mourir plus tard martyr de la foi catholique, de célébrer la messe pour le repos de l’âme de Jean Sturton, son premier mari. Il accepta l’invitation, et étant à l’autel, entre la consécration et le mémento des morts, il resta longtemps en oraison. Après la messe, il fit une exhortation dans laquelle il raconta qu’il venait d’avoir une vision : devant lui s’étendait une forêt immense, qui n’était qu’un vaste brasier. Au milieu s’agitait le baron, poussant des cris lamentables, pleurant et s’accusant de la vie coupable qu’il avait menée dans le monde et à la cour ? Après avoir fait l’aveu détaillé de ses fautes, le malheureux avait terminé par les paroles que l’Ecriture met dans la bouche de Job. Pitié, pitié ! vous au moins qui êtes mes amis, car la main du Seigneur m’a frappé ! » et il avait disparu. Pendant que le Père Corneille racontait ces choses, il pleurait beaucoup, et toute la famille qui l’écoutait, au nombre de quatre-vingts personnes, nous pleurions tous de même. Tout à coup pendant que le père parlait, nous aperçûmes sur le mur auquel était adossé l’autel comme un reflet de charbons ardents. » Tel est le récit de Lady Arundell, que l’on peut lire dans Daniel[26][26].
Mais les deux péchés que Dieu semble poursuivre dans l’autre vie avec une rigueur plus implacable, ce sont les péchés contre la justice et ceux contre la charité ! Quant aux fautes contre la justice, il semble que Dieu s’en tient précisément à l’axiome des théologiens. (non remitiitur peccatum, nisi restituutur ablatum) -Pas de restitution, pas de Paradis. -En parlant de la durée du purgatoire, j’examinerai ailleurs cette question, au point de vue théologique. Mais si l’on s’en tient aux révélations des saints, elle semblerait tranchée dès maintenant et dans le sens le plus rigoureux. Entre de très nombreux exemples que je pourrais citer, car ils abondent sur ce point, en voici deux ou trois.
Un homme riche était mort sans mettre ordre à ses affaires. Quelques temps après, il apparut au P. Augustin d’Espinoza, religieux de la Compagnie de Jésus, dont la sainte vie a été un acte de dévouement continuel aux âmes du purgatoire. « Me reconnaissez-vous, demanda le défunt ? »-« Sans doute, répond le père, je me souviens de vous avoir administré le sacrement de pénitence, peu de jours avant que vous fussiez appelé devant Dieu. »-« C’est cela en effet. Or, sachez que je viens ici, par permission du Sauveur, vous conjurer d’apaiser sa justice, et de faire pour moi ce que je ne puis plus faire maintenant. Suivez-moi un instant. » Le religieux va trouver son supérieur, lui raconte l’affaire, et lui demande la permission d’accompagner son étrange guide. La permission obtenue, il sort et suit l’apparition qui, sans prononcer une parole, le mène sur un des points de la ville, puis elle disparaît un moment, revient avec un sac d’argent dont elle donne une partie à porter au père, et tous deux rentrent à la cellule du religieux. Dès qu’ils sont de retour, le mort met dans la main du père le reste de l’argent, avec un billet écrit, en lui disant. -« Ce billet vous indiquera à qui je dois, et dans quelle proportion : vous distribuerez cette somme à mes créanciers, et vous emploierez le reste en bonnes œuvres pour le repos de mon âme. » A ces mots l’apparition disparut, et le bon père se mit en devoir de remplir aussitôt ses intentions. Huit jours s’étaient à peine écoulés, que le défunt se fait voir de nouveau au Père et le remercie avec effusion de son empressement à remplir ses intentions. Grâce à cette exactitude à payer les dettes qu’il avait laissées sur la terre, grâce aussi aux messes que le père avait célébrées pour lui, il était délivré de toutes ses peines, et admis dans l’éternelle béatitude[27][27].
Le second exemple est tiré de la vie de sainte Marguerite de Cortone[28][28]. Cet illustre pénitent se faisait particulièrement remarquer par sa charité envers les défunts. Aussi ils lui apparaissaient en grand nombre pour implorer le secours de ses prières. Deux marchands avaient été assassinés en chemin par des brigands. -« Nous n’avons pu, lui dirent-ils, recevoir l’absolution de nos péchés, mais par la bonté du Sauveur, et la clémence de sa divine Mère, nous eûmes le temps de faire un acte de contrition parfaite, ce qui nous sauva. Néanmoins dans l’exercice de notre profession, nous avons commis bien des injustices, aussi nos tourments sont affreux, c’est pourquoi nous vous supplions, servante de Dieu, d’avertir nos parents (et ils les nommèrent) de restituer au plus tôt tout l’argent que nous avons mal acquis, car avant cela nous ne pourrons reposer en paix. »
Du reste, lorsque la restitution ne peut se faire, Notre Seigneur trouve dans les secrets de sa justice les moyens d’y suppléer. Un jour que la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque priait pour deux personnes d’un rang élevé dans le monde, elle connut par révélation qu’une de ces personnes était condamnée pour de longues années au purgatoire, toutes les prières et les messes, fort nombreuses, que l’on célébrait pour elle, étant appliquées par la justice aux âmes de quelques familles de ses sujets qui avaient été ruinées, par son défaut de charité et de justice à leur égard, et comme il n’était rien resté à ces malheureux afin de faire dire des messes pour eux après leur mort, le Seigneur y suppléait comme je viens de le dire[29][29].
Pour les fautes contre la charité, Dieu les punit aussi très grièvement, surtout dans les âmes qui lui sont consacrées. La raison en est bien simple : Dieu est amour, comme dit le disciple bien-aimé. Par conséquent rien de plus opposé à son être que les inimitiés, les petites rancunes, les médisances, les jugements téméraires, et toutes ces fautes contre la charité, que l’on trouve quelquefois chez des personnes d’ailleurs pieuses et d’une conduite exemplaire. Voici ce qu’on lit à cet égard dans la vie de la bienheureuse Marguerite-Marie : deux religieuses pour qui elle priait après leur mort, lui furent montrées dans ces prisons de la justice divine, où l’une souffrait des peines incomparablement plus grandes que celles de l’autre. La première se plaignait grandement d’elle-même, qui, pour ces défauts contraires à la mutuelle charité et sainte amitié qui doit régner dans les communautés religieuses, s’était attiré, entre autres punitions, celles de n’avoir pas de part aux suffrages que la Communauté faisait et offrait à Dieu pour elle, ne recevant de soulagement dans ces effroyables maux que des seules prières de trois ou quatre personne de la même communauté, pour lesquelles elle avait eu pendant sa vie le moins d’estime et de penchant[30][30].
Voici, d’après les révélations les plus authentiques, les différents châtiments infligés par la justice de Dieu aux différents péchés. J’aurais pu multiplier beaucoup ces exemples. Mais à quoi bon ? Outre la nécessité de se borner, ce que j’ai dit suffit bien pour éclairer les âmes de bonne volonté et les faire réfléchir. Recommençons, à la vie de sainte Madeleine de Pazzi, ce douloureux pèlerinage du purgatoire, pour y trouver notre place. Voyons, dans les diverses relations que je viens de citer, ce qui convient le mieux aux misères de nos âmes. Et puis après, demandons-nous sérieusement si nous nous sentons le courage d’affronter de pareils supplices ? Vraiment, quand on lit ces choses, quand on se dit qu’il s’agit de révélations authentiques, faites presque toutes à des saints canonisés par l’Eglise, ce qui exclut tout soupçon de mensonge, quand on pèse tout cela devant Dieu, dans le silence d’une âme recueillie, on est forcé de s’avouer que tous ici, et moi qui écrits ces lignes, et vous qui les lisez nous sommes des fous, de vrais fous. Oui, nous sommes de ces insensés dont l’Esprit Saint nous apprend que le nombre est infini (Stultorum infinitus est numerous). Comment s’expliquer autrement que nous, qui n’avons pas le courage de nous faire une légère violence pour nous corriger de nos défauts, nous que le seul mot de pénitence effraie, nous nous destinons, de gaieté de cœur à de pareils châtiments. Ah ! les saints, ces saints que le monde ne comprend pas, et que volontiers il traite d’insensés, les saints sont les sages, les vrais sages, parce que seuls, ils ont les secrets du temps et ceux de l’éternité.
Chapitre 5 Des différentes divisions du purgatoire
Des trois grandes divisions du purgatoire d'après sainte Françoise Romaine. - Du purgatoire supérieur. - Des âmes qui ne souffrent que la peine du dam. - De celles qui n'ont que des peines légères. - De la région moyenne du purgatoire. - De la région intérieure et de ses trois sous-divisions. - Du purgatoire des laïcs.
Nous avons déjà entrevu dans sainte Madeleine de Pazzi et dans les différentes révélations que j'ai fait connaître que le purgatoire n'est pas un lieu unique, mais qu'il se subdivise en plusieurs cachots distincts, selon le plus ou moins de gravité des péchés à expier. Pour mieux connaître la division de ce lieu de supplices, il faut recourir à la célèbre vision de sainte Françoise Romaine, qui nous donne la topographie exacte, et comme la carte géographique du royaume de la douleur[31][31].
Sainte Françoise nous apprend que le purgatoire est divisé en trois parties distinctes : dans la région la plus élevée, sont les âmes qui n'ont à souffrir que la peine du dam ou tout au plus quelques peines légères et de peu de durée. Au milieu, est la région moyenne, où elle vit écrit en grosses lettres le mot : purgatoire, là sont renfermées les âmes qui ont commis des fautes légères, mais qui exigent cependant une expiation sensible.
Cette région est partagée en trois zones distinctes. La première est comme un étang glacé, la seconde et remplie de poix mêlée d'huile bouillante, la troisième est remplie d'un métal qui ressemble à de l'or ou à de l'argent en fusion. Des anges au nombre de trente-six, sont chargés par Dieu de plonger alternativement ces âmes de l'étang glacé dans le bain d'huile bouillante ou de métal, et ils s'acquittent de ce ministère, avec grand respect et grande charité, pour les pauvres âmes ainsi tourmentées.
Enfin tout au fond de l'abîme et dans le voisinage de l’enfer, est la troisième région, ou le purgatoire inférieur, tout rempli d'un feu clair et pénétrant, en quoi il diffère du feu de l'enfer qui est obscur et ténébreux. Dans cette région inférieure, il y a aussi trois lieux séparés. Le premier, où l'on souffre moins, pour les laïcs qui ont des fautes graves à expier. Le second, où les peines sont plus grandes, pour les clercs non encore honorés du sacerdoce et pour les religieux et religieuses. Le troisième, où les peines sont encore plus intolérables, pour les prêtres et les évêques.
Je reviendrai, au chapitre suivant, sur ce triste sujet du purgatoire des prêtres et des religieuses. Pour le moment, je me contenterai de dire quelques mots de chacune de ces trois divisions du purgatoire.
Qu'il y ait un purgatoire supérieur, où les âmes n'éprouvent aucune peine sensible, c'est ce dont nous ne pouvons douter, car indépendamment des révélations si précises de sainte Françoise Romaine, un grand nombre de révélations particulières confirment ce fait. La sainte Vierge prit là peine de révéler elle-même à sainte Brigitte qu'il y a un purgatoire spirituel, appelé purgatoire de désir, dans lequel sont retenues les âmes qui n'ont aucune expiation à subir, mais qui, dans les jours de leur vie mortelle, n'ont pas assez soupiré après leur Créateur. Parmi les révélations très nombreuses qui confirment cette doctrine, j'en choisirai seulement quelques-unes, pour ne pas trop allonger ce récit.
On lit dans la vie de sainte Madeleine de Pazzi qu'une de ses sœurs nommée Marie-Benoîte-Victoire, religieuse d'une éminente vertu, étant morte entre ses bras, elle aperçut pendant son agonie une multitude d'anges qui l'environnaient d'un air joyeux, attendant son âme pour la porter dans la Jérusalem céleste. Au moment où elle expira, la sainte les vit recevoir cette âme bienheureuse, sous la forme d'une colombe, dont la tête était dorée, et disparaître avec elle. Trois heures après, veillant auprès du saint corps, en compagnie d'une sœur nommée Pacifique de Tonaglia, celle-ci interrompit ses prières pour lui demander : où est notre sœur à présent? au Ciel ou dans le purgatoire?" – « Ni dans l'un, ni dans l'autre », répondit la sainte. La sœur frémit intérieurement à cette réponse, dont elle croyait pénétrer le sens. mais elle ne dit rien pour le moment. quelque temps après, en récitant avec Madeleine l'office des défunts, il lui arriva de terminer un psaume par le Gloria Patri. " Je me trompe, reprit-elle aussitôt: Requiem aeternam. " " Vous ne vous trompez pas, répliqua la sainte, cette âme n'a pas besoin qu'on demande pour elle le repos. " Sœur Pacifique ne comprit pas encore, mais elle n'osa pas interrompre sa compagne.
Le lendemain matin, comme on célébrait la messe pour la défunte, au Sanctus, Madeleine fut ravie en extase et Dieu lui fit voir cette âme bienheureuse dans la gloire où elle était entrée. Elle avait sur le front une étoile d'or, signe et récompense de son ardente charité. Ses doigts étaient chargés d'anneaux précieux, et la couronne qu'elle portait était plus riche que celle d'une autre religieuse de grande perfection, qui était morte un peu auparavant.
La raison de cette différence, c'est que, pendant sa vie, cette bonne religieuse, lorsqu'elle souffrait, ne s'était pas assez défendue de quelque légers retours sur elle-même, au lieu que Marie-Benoîte avait un tel désir de souffrir qu'il lui semblait toujours qu'elle n'endurait rien pour le Bien-Aimé. De plus, elle avait toujours parlé avantageusement du prochain, et avait traité ses sœurs pendant tout le temps de sa vie, avec une charité aussi douce que cordiale. en récompense de quoi, la bouche appliquée sur le côté sacré du Sauveur, elle buvait à longs traits un breuvage délicieux. À ce spectacle, Madeleine, ravie, hors d'elle-même, se mit à la féliciter tout haut de son bonheur. ensuite elle demanda au Sauveur Jésus pourquoi il n'avait pas admis plus tôt cette bonne âme en sa sainte présence. en effet elle avait passé cinq heures, non dans le purgatoire, mais dans un lieu particulier, où sans souffrir aucune peine sensible, elle était privée de la vue de son Dieu. Elle reçut pour réponse que, dans sa dernière maladie, cette sœur s'était montrée trop sensible aux peines que l'on se donnait pour elle, ce qui avait interrompu quelque temps son union habituelle avec Notre Seigneur.
À cause de ce reste d'amour-propre, il avait fallu qu'elle subît ce retardement à la jouissance de son tout, pour être entièrement purifiée.
La même sainte vit, une autre fois, une religieuse de sa communauté qui venait de mourir, toute brillante de clartés. les mains seules étaient encore privées de cet éclat céleste, à cause de certaines imperfections contraires au vœu de pauvreté. Au bout de quelque temps, les mains s'irradièrent à leur tour, et elle fut mise en pleine jouissance de la gloire[32][32].
Le père François-Gonzague, depuis évêque de Mantoue, rapporte un fait du même genre dans son livre de l'origine de la religion Séraphique[33][33]. Frère Jean de Via, franciscain d'un grand mérite, tomba malade et mourut dans un couvent des îles Canaries. Son infirmier, frère Ascension, fort avancé, lui aussi, dans la perfection religieuse, priait pour le repos de son âme, quand il aperçut devant lui un religieux de son ordre, tout baigné de rayons lumineux, qui remplissaient la cellule d'une douce clarté. Le frère tout hors de lui, ne reconnut pas pour lors l'apparition et n'osa lui demander son nom. Elle se renouvela ainsi, une seconde et une troisième fois. A la fin, le frère Ascension s'enhardit : - « Qui êtes-vous donc, demande-t-il ? Pourquoi venez-vous si souvent en ce lieu ? Je vous conjure, au nom de Dieu, de me répondre. » - « Je suis, répond l'esprit, l'âme du frère Jean de Via, qui vous suis bien reconnaissant pour les prières que vous faites monter au ciel en ma faveur. Je viens vous apprendre que, grâce à la divine miséricorde, je suis dans le lieu de salut parmi les prédestinés à la gloire, et ces rayons vous en sont une preuve, cependant je n'ai pas encore été jugé digne de voir la face du Seigneur, à cause d'un manquement qu'il me faut expier. Durant ma vie terrestre, j'ai oublié, par ma faute, la récitation de certains offices pour les défunts, à quoi j'étais obligé par la règle. Je vous conjure, au nom de l'amour que vous avez pour Jésus-Christ, faites en sorte que ces offices soient acquittés pour moi, afin que je puisse jouir de la vue de mon Dieu. " Frère Ascension courut raconter sa vision au père gardien. On s'empressa d'acquitter les offices de mandés, et, dès que cette obligation fat remplie, l'âme du frère Jean de Via, se fit voir de nouveau, mais bien plus brillante encore. Elle était en possession de la félicité complète.
Voici encore un fait du même genre, tiré des révélations de sainte Gertrude : Une pieuse religieuse était morte, à la fleur de son âge, dans le baiser du Seigneur. Pendant les jours de son pèlerinage, elle s'était fait remarquer par une tendre dévotion au saint-Sacrement. après sa mort, Gertrude la vit, toute brillante de célestes clartés, agenouillée devant le divin Maître, qui laissait échapper, de ses plaies glorifiées, cinq rayons enflammés qui allaient doucement frapper les cinq sens de la défunte. Elle gardait néanmoins sur le front comme un nuage d'ineffable tristesse : " Seigneur Jésus, s'écria la sainte, comment pouvez-vous illuminer de la sorte votre servante, sans qu'elle éprouve une joie parfaite? " - "Jusqu'à cette heure, répondit le doux Maître, cette sœur a été jugée digne de contempler seulement mon humanité glorifiée et de jouir de la vue de mes cinq plaies, en considération de sa tendre dévotion au mystère de l'Eucharistie mais elle ne peut pas être admise à la vision béatifique, par suite de quelques taches légères qu'elle à contractées dans l'observation de ses règles. "
La sainte ayant intercédé pour elle, Notre Seigneur lui fit connaître qu'à moins de nombreux suffrages en sa faveur, il lui fallait attendre jusqu'à l'entier accomplissement de sa peine. Ainsi l'exigeait la justice divine qui ne peut rien relâcher de ses droits, en l'autre monde. Cette âme le comprenait si bien d'ailleurs que, malgré son ardent désir de voir Dieu, elle fit signe à Gertrude qu'elle ne voulait pas être délivrée avant d'avoir satisfait entièrement pour ses fautes, et Notre Seigneur, en signe de particulière bienveillance, étendit la main sur sa tête et la bénit.
On avait recommandé aux prières de la bienheureuse Marguerite-Marie, l'âme d'une supérieure de la Visitation, nouvellement décédée. Au bout de quelque temps, Notre Seigneur lui assura que cette âme lui était fort chère pour l'amour et la fidélité qu'elle avait eus à son service, dont il lui gardait une ample récompense dans le ciel, après qu'elle aurait achevé de se purifier dans le purgatoire, où il la lui fit voir, recevant de grands soulagements dans ses peines, par l'application des suffrages et bonnes œuvres qui étaient toujours offerts pour elle.
Il s'agissait, comme on peut le voir par les mémoires de la Visitation, de la mère de M. . . supérieure d'Annecy, décédée en odeur de sainteté le 5 février 3. Or, le jeudi saint de la même année, la bienheureuse priant pour elle devant le saint Sacrement, Notre Seigneur la lui fit voir sous le pied du calice dans lequel il reposait lui-même. Là cette âme achevait de se purifier, recevant participation de l'agonie de Notre Seigneur au jardin des Olives. Le jour de Pâques, elle la vit dans un état de félicité consommée, et le dimanche du bon Pasteur, elle la vit comme se perdant et s'abîmant dans la gloire, en proférant ces paroles : "L'amour triomphe, l'amour jouit, l'amour en Dieu se réjouit. " Son purgatoire avait duré plus de deux mois[34][34].
Voici maintenant, pour terminer ce sujet, l'histoire très authentique d'une âme qui passa un temps assez long dans cette douloureuse épreuve de l'attente de Dieu. Je la citerai tout au long afin de faire connaître les sentiments intérieurs de ces saintes âmes. Puissent leurs ardeurs brûlantes réchauffer un peu nos pauvres cœurs glacés, qui ont tant de peine à comprendre, pendant les jours de l'exil, cette faim et cette soif de Dieu ! Ce récit a été examiné et approuvé par le vicaire général de l'archevêque de Trèves, il présente par conséquent des garanties sérieuses de vérité. On le trouve dans le P. Nieremberg[35][35]. Le jour de la Toussaint, une jeune fille d'une rare piété et modestie, vit apparaître devant elle l'âme d'une dame de sa connaissance, morte un peu auparavant. Elle lui fit connaître qu'elle ne souffrait que de la privation de Dieu, mais elle ajouta que cette privation était pour elle un supplice intolérable. Elle se fit voir ainsi à elle plusieurs fois, et presque toujours dans l'église, parce que, ne pouvant voir Dieu face à face dans le ciel, elle s'en voulait dédommager en le contemplant au moins sous les espèces Eucharistiques.
Du reste, rien ne saurait donner une idée de sa profonde adoration et de son respect sans bornes dans l'église. Quand elle assistait au divin sacrifice, au moment de l'élévation, son visage s'irradiait de telle sorte qu'on eût dit un séraphin descendu du ciel. La jeune fille en était dans l'admiration, et déclarait n'avoir jamais rien vu de beau. Quand son amie communiait, cette âme l'accompagnait à la sainte table et demeurait auprès d'elle tout le temps de son action de grâces comme pour participer à son bonheur et jouir elle aussi de la présence de Jésus. Elle était vêtue de blanc, un voile de même couleur sur la tête, et tenait ordinairement un long rosaire à la main, signe de la tendre dévotion qu'elle avait toujours professée pour la reine du ciel.
Un jour que la jeune fille, avec quelques compagnes, décorait l'autel de la bonne Mère, toutes s'inclinèrent, après avoir fini leur tâche, pour baiser les pieds de la statue. Les ayant embrassés deux fois, une fois pour elle-même et la seconde pour son amie de l'autre monde, elle la vit accourir toute joyeuse qui la remerciait avec affection. Ce jour-là, elle lui apprit qu'elle avait fait vœu autrefois de faire dire trois messes à l'autel de la très sainte Vierge, et que n'ayant pu l'accomplir, cette dette sacrée ajoutait à son tourment. Elle la pria donc de s'en acquitter à sa place, ce qu'ayant fait la jeune personne, la défunte lui apparut toute joyeuse pour la remercier, et en reconnaissance elle lui conseilla de ne jamais faire de vœu, à moins qu'elle ne fût bien résolue à l'accomplir, car la justice de Dieu est impitoyable à cet égard.
Elle l'exhortait en même temps à une filiale dévotion envers Marie, spécialement à se souvenir de ses douleurs sur le Calvaire. Quand vous rencontrerez quelqu'une de ses images, lui disait-elle, ayez soin de la saluer en répétant ces trois invocations des litanies. Mater admirabilis, Consolatrix afflictorum, Regina sanctorum omnium. Plus vifs seront votre amour et votre dévotion envers cette bonne mère, plus assurée et plus efficace sera son assistance, au moment terrible du jugement qui fixe notre sort éternel.
Elle lui conseillait aussi d'avoir une tendre charité et compassion pour les pauvres âmes du purgatoire qui sont si à plaindre, puisqu'elles ne peuvent s'aider. " Offrez pour elles, lui disait-elle, vos prières, vos pénitences, vos bonnes œuvres, elles vous le rendront bien plus tard, quand elles seront devant Dieu. "
Un jour, docile à ces conseils, la jeune fille récitait cinq Pater et cinq Ave, les bras en croix, pour les défunts. L'apparition accourut, et lui soutenait les bras pour l'aider dans sa prière.
Un autre jour, pendant qu'elle lui parlait à l'église, la clochette de l'élévation s'étant mise à sonner à un autel voisin elle y courut aussitôt, et se prosternant, adora Notre Seigneur avec un profond respect. Chaque fois qu'elle prononçait, ou entendait prononcer les noms sacrés de Jésus et de Marie, elle s'inclinait dans un recueillement angélique. Cependant les jours passaient, sans que, malgré ses ardents désirs et les prières de son amie, cette sainte âme fût admise devant la face du Seigneur. Le 3 décembre, fête de saint François-Xavier, sa protectrice devant communier à l'église des pères jésuites, l'invita à s'y trouver. La défunte fut fidèle au rendez-vous, l'accompagna à la sainte table, et demeura auprès d'elle tout le temps de son action de grâces qui fut fort long, alors elle la remercia et lui annonça que l'épreuve touchait à sa fin. Le 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception, elle revint encore, mais elle était déjà si brillante que son amie ne pouvait la regarder. Enfin le 10 décembre, pendant la sainte messe, la jeune fille la vit dans un éclat plus merveilleux encore. Elle s'approcha de l'autel, qu'elle salua respectueusement, remercia son amie de ses prières, et monta au ciel en compagnie de son ange gardien. Elle allait enfin jouir de la vue de celui après lequel elle avait tant soupiré.
De tout ceci ressort clairement l'existence d'un purgatoire supérieur, où les âmes achèvent de se purifier, à l'abri de tout supplice, et par la seule ardeur de leurs désirs. D'autres apparitions nous apprennent encore que plusieurs âmes sont tourmentées sensiblement, mais d'une manière légère, bien qu'elles soient déjà entrées en partie dans la gloire des élus. Ceci se rapporte parfaitement à l'opinion la plus commune des théologiens, qu'il y a dans le purgatoire certaines peines inférieures à celles que l'on éprouve en ce monde.
sainte Madeleine de Pazzi vit un jour une de ses sœurs revêtue d'un manteau de feu, dont elle était préservée en grande partie par une robe formée de lis entrelacés. Le manteau était le châtiment de son trop de recherche dans l'habillement, et la robe de lis la récompense de son admirable pureté Un religieux dominicain, grand prédicateur dans son ordre, apparut ainsi à Cologne, couvert de vêtements magnifiques, une couronne d'or sur la tète. Ces ornements représentaient les âmes qu'il avait sauvées par ses prédications, et la couronne d'or était la récompense de sa parfaite exactitude à accomplir tous les points de sa règle et de sa pureté d'intention. En même temps, la langue endurait des tourments à cause de sa trop grande facilité à dire le mot pour rire et à plaisanter, ce qui ne convient pas aux religieux et moins encore à un prêtre[36][36].
Il nous faut maintenant descendre dans la région moyenne du purgatoire. ce lieu, d'après la description de sainte Françoise Romaine que nous avons vue plus haut, convient parfaitement à ce que sainte Madeleine de Pazzi nous a appris du cachot où sont renfermées les âmes qui ont péché par ignorance ou par faiblesse. même genre de fautes, mêmes supplices mitigés, même expiation par le feu et par la glace. Pour mieux faire connaître cette région intermédiaire, je transcrirai ici ce que sainte Madeleine nous apprend de l'âme de son frère, qu'elle reconnut en cet endroit (Vie de la sainte par son confesseur, ch. x).
La première fois qu'elle aperçut l'âme de son frère livrée à ces tourments excessifs, si on les compare à ceux de la terre, bien que légers par rapport à ceux du purgatoire inférieur, elle s'écria : " 0 frère misérable et bienheureux tout ensemble! ô âme affligée et pourtant glorieuse! ces peines sont intolérables, et cependant elles sont supportées avec joie. Que n'est-il donné de les comprendre à ceux qui manquent de courage pour porter leur croix ici-bas. Pendant que vous étiez dans le monde, ô mon frère, vous ne vouliez pas m'écouter, et maintenant, vous désirez ardemment que je vous écoute. Pauvre victime, qu'exigez-vous de moi? Elle s'arrêta un moment et compta jusqu'à cent sept-, puis elle fit connaître que c'était autant de communions que son frère lui demandait d'une voix suppliante. " Oui, répondit-elle, je puis facilement faire ce que vous demandez. mais, hélas! qu'il faudra de temps pour acquitter cette dette! oh! que j'irais volontiers où vous êtes, si Dieu voulait me le permettre, pour vous délivrer ou pour empêcher que, d'autres y descendent! Dieu de bonté, l'amour que vous portez à vos créatures est bien supérieur à celui qu'elles ont pour vous! Vous désirez qu'elles viennent à vous avec plus d'empressement qu'elles n'en éprouvent elles- mêmes, ô Dieu également juste et miséricordieux ! soulagez ce frère qui vous servit dès son enfance, regardez-le avec bonté, je vous en conjure, et usez de votre grande miséricorde à son égard. Ô Dieu très juste, s'il n'a pas toujours été assez attentif à vous plaire, du moins il n'a jamais méprisé ceux qui faisaient profession de vous servir plus fidèlement. Il est vrai qu'il a commis des fautes, mais il ne les louait ni ne les excusait. " Après avoir dit ces mots, elle se mit, toujours dans l'extase, à réciter des psaumes pour le repos de l'âme de son frère, puis au sortir de sa vision, elle courut, encore tout émue, chez la mère Prieure, et tombant à genoux elle lui dit :
" 0 ma Mère, qu'elles sont terribles les souffrances du purgatoire! je ne les aurais jamais crues telles, si Dieu ne me les eût montrées. " Mon Dieu, disait-elle encore, après une vision du même genre, je ne puis plus vivre sur cette terre, ni agir avec les créatures, après avoir vu ces choses. " puis ayant vu la gloire qui doit suivre cette purification sévère, elle dit d'un visage joyeux : " Non, je ne vous appellerai plus désormais peines cruelles, mais avantageuses, puisque vous conduisez les âmes à une telle gloire et à une si grande félicité. " On voit par ces passages que les peines de ce purgatoire moyen sont encore très grandes et surpassent de beaucoup tout ce que l'on pourrait souffrir en ce monde, bien que, si on les compare aux peines du purgatoire inférieur, qui nous attendent bien probablement, on soit tenté de s'écrier avec sainte Madeleine, et à meilleure raison, heureuses peines! Que je voudrais n'avoir jamais à souffrir davantage !
Et maintenant pour être complet, il nous faudrait descendre dans la région inférieure du purgatoire, où sont punis les grands pécheurs, les religieux et les prêtres. Mais comme je traiterai dans un chapitre à part du purgatoire des personnes consacrées à Dieu, ce que j'ai dit au chapitre III de la rigueur des peines du purgatoire, et au chapitre IV des peines propres à chaque péché suffit, je le crois, à nous faire bien connaître ces régions désolées. C'est pourquoi je me contenterai de prendre çà et là, dans sainte Françoise Romaine, quelques traits nouveaux pour faire mieux connaître le purgatoire des laïcs, qui ont des fautes graves à expier.
On a vu que ce lieu est tout plein d'un feu clair et pénétrant. Les âmes qui ont commis des fautes graves sont plongées par les anges dans ce feu qui les brûle plus ou moins, selon le degré de culpabilité. On doit rester sept ans dans ce feu pour chaque péché mortel que l'on a commis. Quand le temps de cette expiation est fini, les âmes montent au purgatoire moyen pour y expier leurs petites fautes.
La force des souffrances ainsi endurées dans le feu du purgatoire arrache sans cesse à ces pauvres âmes des gémissements humbles et pieux, mais si plaintifs que personne ne pourrait l'imaginer en cette vie. Toutes savent qu'elles souffrent justement, qu'elles ont bien mérité les peines que la justice divine leur inflige, et leurs plaintes tout affectueuses, leur procurent quelque consolation. Ce n'est pas qu'elles sortent du feu pour cela, mais Dieu voit avec bonté et miséricorde qu'elles acceptent leurs souffrances, et elles en reçoivent quelque soulagement, sachant bien qu'un jour elles parviendront à la gloire.
On voit aussi que les âmes du purgatoire passent ordinairement d'une région dans une autre. C'est ce que confirme une apparition très intéressante, arrivée dans les mois de septembre à décembre 0, au monastère des Religieuses Rédemptoristes, à Malines, en Belgique. Comme cette révélation à été examinée et approuvée par l'autorité épiscopale, je ne crains pas de la citer malgré la date toute récente.
Le père d'une religieuse de ce couvent, nommée sœur Marie-Séraphine, et dans le monde mademoiselle Angèle Aubépin, étant venu à mourir, apparut pendant trois mois à sa fille, pour lui demander des prières. Pendant un peu plus du premier mois, il lui apparut tout enveloppé de flammes, et lui criant : " Pitié, ma fille, aie pitié de ton père. Regarde, lui dit-il un jour, regarde cette citerne de feu où je suis plongé! nous sommes ici plusieurs centaines. Oh ! si l'on savait ce que c'est que le purgatoire, on ferait tout pour l'éviter et pour secourir ces pauvres âmes qui y sont renfermées. " En même temps, du milieu des flammes où il était plongé, il s'écriait continuellement : " J'ai soif! j'ai soif!"
A partir du 14 octobre, le pauvre patient, quoique livré aux plus affreuses tortures, ne parut plus environné de flammes. sans doute il était passé à la région moyenne du purgatoire. Étant dans cette deuxième période, il dit un jour à sa fille que les théologiens n'avaient rien exagéré, en enseignant que les tourments des martyrs sont inférieurs à ceux que subissent les âmes du purgatoire. Et la veille de la Toussaint, la religieuse lui ayant demandé, d'après l'ordre de son confesseur, sur quel sujet il fallait prêcher le jour de la fête : " Hélas! lui répondit-il, les hommes ignorent, ou ils ne croient pas assez que le feu du purgatoire est semblable à celui de l'enfer. si on pouvait faire une seule visite au purgatoire, on ne voudrait plus commettre un seul péché véniel, tant on y est rigoureusement puni. "
Le 30 octobre, la religieuse entendit son p